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La vie de Kitano pourrait facilement servir de scénario à un film, tant son existence fut riche et passionnante. Voici l'histoire d'un réalisateur exceptionnel, entrecoupée de commentaires du Maître himself. Le texte est long, alors prenez votre courage à deux mains car la vie de Beat Takeshi en vaut vraiment la peine !

INTRODUCTION KITANESQUE
Pourquoi Kitano nous fascine-t-il tant ? D'où vient cette aura qui bouffe la lumière et vole la vedette aux autres comédiens dès qu'il apparaît à l'écran ?
Dans ses films, Kitano ne parle pas beaucoup, n'exagère jamais son rôle (à contrario de ses prestations sur les chaînes japonaises) et ne possède aucune expression significative quand il joue son personnage. De plus, ayant perdu la mobilité d'une partie de son visage lors d'un accident de moto, il ne devrait que moins plaire... Il n'en est rien.
Kitano semble apporter lui-même un semblant de réponse :
T. K. :"Dans mes films et ceux des autres, j'essaie en général d'inhiber mes expressions faciales pour que le spectateur, suivant la situation, ressente ses propres émotions à travers mon personnage".

Est-ce cela ? Est-ce de se sentir si proche de l'acteur, qu'il nous apparaît si familier ? Comment Kitano fait-il pour nous subjuguer tout en nous terrifiant ? Sommes nous attirés par ce héros qui finit toujours par tourner le dos à la vie ? Peut-être que toutes ces émotions naissent aussi à la vision de ses films et de ses images magnifiques, un habile mélange d'humour, de violence et de sentiments, le tout accompagné d'une musique triste et envoûtante. La violence y est montrée crûment, douloureuse, fascinante.
Elle coupe des périodes de calme et de solitude enivrante ou des personnages en mal de vivre contemplent l'immensité d'une plage vide ou la désolation d'une cité misérable. Kitano ne semble être que le réceptacle d'images montrant des gens désespérément humains. Là ou d'autres cinéastes ne filment que la trame, Kitano attache beaucoup d'importance à nous montrer des personnages secondaires évoluant dans le même monde que les acteurs principaux. On sent qu'il aime ses comédiens quels qu'ils soient et qu'il les filme en retrait, privilégiant l'improvisation humaine beaucoup plus vivante.
Kitano semble filmer le décor avant que les personnages n'arrivent, les laisse évoluer librement, longuement, et attend qu'ils aient disparu pour oser bouger. Ou alors, le cinéaste donne l'impression d'arriver trop tard pour saisir un événement et ne peut filmer que la fin de l'action. Avec un style épuré, poétique et mélancolique, il réinvente tout simplement le cinéma, sur une musique calme et envoûtante.

Ah la musique ! Que vaudrait un film de Kitano sans la musique de Joe Hisaishi ? Le musicien compose sur mesure des morceaux planants, gigantesques, attirant le spectateur subjugué dans des méandres de sons et de lumières. C'est un tout, un lien magnifique entre l'image et le son, l'histoire et l'harmonie musicale.

Bref, vous l'aurez compris, je suis amoureux fou de Takeshi Kitano pour toutes ces raisons. Si vous en voyez d'autres et partagez ma vision, mailez-moi !

AU COMMENCEMENT
Takeshi Kitano naît le 18 janvier 1947, dernier enfant d'une famille vivant dans les bas-fonds de Tokyo. Son père, Kikujiro, est un artisan en peintures et laques diverses. Kitano décrit sa relation avec celui-ci :
T. K. : "Je n'ai jamais parlé avec mon père. Quand mes frères et moi entendions ses pas, nous courrions très loin nous cacher. Je savais qu'il faisait partie des yakuza. Mais pour nourrir la famille, il était forcé de travailler comme peintre."

La mère de Kitano, Saki, est une femme fière qui essaye d'élever ses enfants dans la droiture en les envoyant à l'école et en leur enseigant, souvent à coups de trique, les usages du monde. La famille connait des temps difficiles pendant cette période d'intense pauvreté qui succède à la deuxième guerre mondiale.
T. K. : "Mes parents ne nous permettaient jamais de voir des films ou de lire des livres. Dans cette période d'après-guerre, toute la société travaillait à la renaissance économique du pays. Les films n'existaient plus. Je n'ai pris conscience de l'existence du cinéma et des Mangas qu'à mon entrée au collège."

En 1956, la famille Kitano est la première à posséder la télévision dans leur rue, et leur maison devient un lieu de rassemblement pour tous les habitants du quartier.
T. K. : "Je me souviens avoir considéré mes voisins comme une grande famille : les gens faisaient encore pousser des légumes dans les champs et se lavaient dans la rivière. Les enfants chassaient les papillons et les libellules, leurs mères passant leur temps à parler aux bains tandis que les hommes prenaient du bon temps au bar.

Takeshi est un élève doué mais il quitte le collège après y avoir passer 3 ans, malgré les protestations de sa mère et de sa famille.
T. K. : "Mon rêve était de travailler pour Honda. Cependant, à la fin des années 60, il y eut un grand mouvement d'étudiants venus de France, et les gens qui étudiaient la philosophie (Marx, Lenin, etc.) étaient très bien considérés. Je sentais que si je pouvais les rejoindre, ce serait plus facile pour rencontrer des filles. C'est pour cela que j'ai quitté l'uni et ai travaillé dans une boîte de strip-tease pour gagner ma vie."

THE TWO BEATS
En 1972, Kitano commence à travailler comme serveur dans un café. C'est dans celui-ci qu'il rencontre Kiyoshi Kaneko avec qui il crée un "manzai", un duo comique, nommé "The two beats" ("Beat" Takeshi, le surnom populaire qu'il utilise pour signer la majeure partie de ses films vient de là). Les deux comiques naissants commencent à jouer dans les boîtes de strip-tease à la mode et sont particulièrement appréciés par les étudiants et la jeune génération qui aiment leur style rapide et irrévérencieux.
En 1974, un producteur de télélvision voit leur performance et les engage pour animer un talk-show. La consécration viendra rapidement et, 2 ans plus tard, les deux acteurs reçoivent des récompenses sur NHK, la plus grande chaîne câblée de l'archipel nippon.
T. K. : "Après être arrivé dans ce monde médiatisé, j'ai eu affaire à la police pour une idiotie. Comme après mon accident (en 1994), j'ai cru que ma carrière était finie. Mais je suis revenu ! C'est pour cela que j'aime la notion d'éternel recommencement que je développe parfois dans mes films."

TUEUR PSYCHOPATHE
Nagisa Oshima, le réalisateur de " Merry Christmas, Mr. Lawrence ", est le premier metteur en scène à entraîner Kitano loin de la comédie car il est persuadé que l'acteur à le potentiel d'un merveilleux criminel… Takeshi suit les conseils d'Oshima et obtient le rôle d'un tueur psychopathe dans une série TV a succès. Kitano continue dans le milieu et commence même à écrire des petites histoires comiques. Kaneko et lui continuent cependant à faire rigoler les japonais jusqu'à dissolution du duo au début des années 80.

Kitano commence alors à jouer sur grand écran. "Danpu-Wataridori" de Ikuo Sekimoto (1981) est le premier film de l'acteur qui campe un policier accumulant gags sur gags. Bide commercial, le film n'empêche cependant pas Kitano de continuer.

Takeshi est remarqué en occident grâce au film Furyo de Oshima. Dans ce film, Kitano joue un soldat japonais brutal qui sombre dans le sentimentalisme après avoir bu. Bien que jouant un second rôle, il vole la vedette à Sakamoto tant son personnage est étrange et violent.
T. K. : "Le problème, avoue moi, c'est que les gens s'attendaient à rire aux pitreries du comédien "Beat" Takeshi. Ils n'étaient pas près à me voir jouer d'autres personnages. Mon premier rôle sérieux, c'était dans "Merry Christmas, Mr. Lawrence" de Oshima (1983). C'est dans ce film que les japonais ont réalisé que je pouvais être méchant."

Depuis ce film, Takeshi poursuit une carrière prolifique et est une des plus grandes personnalités du Japon. Il anime 7 émissions TV, apparaît dans les colonnes des plus grands magazines, peint, écrit des poèmes et des romans,...
De plus, Beat Takeshi possède maintenant sa propre bande de comiques, les "Gundan", qui, en plus d'être martyrisés dans les émissions trash de Monseigneur (surnom de Kitano à la TV), apparaissent dans la plupart des film du Maître (les motards de Kikujiro par ex.)
T. K. : "Mon éditeur m'appelle l' " Anarchiste perpétuel ". Je suis ennuyé d'avoir un surnom comme celui-là. Dois-je être plus doux ? Une des raisons qui m'a fait devenir comique, c'est que je pouvais dire tout ce que pensais sur un mode ridicule. C'est une position unique. J'ai pu exposer des choses que le public japonais n'aurait jamais accepté si j'avais été un politique."

KINJI FUKASAKU SE DÉSISTE
Takeshi fait ses débuts de réalisateur en 1989 avec le thriller "Violent Cop".
T. K. : "Faire un film est plus difficile que de jouer la comédie. Quand je suis comique, je veux immédiatement faire rire. Je n'essaie pas de faire passer un sentiment profond. Au contraire, je veux que mes films plongent le public dans un océan de sensations."

A l'origine, Kitano ne devait pas tourner "Violent Cop", mais le réalisateur Kinji Fukasaku s'étant fait porter pâle (il ne pensait pas pouvoir diriger le comique), Takeshi reprendra le film et transformera un simple remake de "l'Inspecteur Harry" en un thriller triste et sanglant.
T. K. : "J'ai dit oui, explique Kitano. Le problème, c'est que je n'avais jamais dirigé quelqu'un ni appris les normes cinématographiques (de ma vie, je n'ai vu que quelques films). Lorsque je suis arrivé sur le plateau, j'ai dû me battre pour imposer ma vision au reste de l'équipe. Je ne voulais surtout pas voir des choses inutiles lors des déplacements de la caméra. A la sortie, on m'a dit que je ne savais pas filmer."

Takeshi tourne des plans fixes, tranquilles, que l'on retrouvera également dans ses autres réalisations. La violence semble exploser le silence, apparaît décalée, en total désaccord avec les autres plans.
T. K. : "Il n'y a pas de mouvement de caméra, dit Kitano. Pas de haut ni de bas. La violence est comme la comédie : elle arrive soudainement, nous surprend, sans nous avertir. Je pense qu' il est plus effrayant de voir le poing que celui qui est frappé."

UN HOMME VIOLENT ?
Ici, il faut ouvrir une parenthèse pour parler de la relation de Kitano avec la presse. Une légende raconte que Takeshi et ses amis ont attaqué un éditorialiste avec des parapluies.

Au milieu des années 80, la popularité de Kitano atteint des sommets. Jusqu'au jour où un journaliste s'en prend à lui dans des termes assez durs… Le comédien est tellement remonté qu'il organise une expédition punitive et entreprend d'investir la maison d'édition (l'une des plus importantes du Japon) qui a publié le journal infamant. Là, sous l'objectif de ses caméras, il s'en prend physiquement à l'auteur de l'article. A la suite de l'incident, Kitano est interdit d'antenne pendant un moment. Lorsqu'il réapparaît, sa popularité est intacte.
T. K. : "Un paparazzi a commencé à poursuivre ma petite amie lors d'une promenade. Je me suis levé et l'ai protégée avec mon parapluie ouvert… Après ça, les gens se sont dit que j'étais violent. Mais ce n'est pas vrai ! C'est moi qui suis attaqué de partout : maintenant que j'ai de la renommée en occident, la plupart des journalistes du Japon me poursuivent constamment. En voyant des films sérieux, ils se sont dit que le personnage devait l'être et veulent confirmer leurs impressions."

BOILING POINT & CO
Après "Violent Cop", Takeshi tourne "Boiling Point" en 1990. Cette fois, il écrit le script lui-même et le co-produit avec Toshio Taniguchi. En 1991, Kitano réalise "A Scene at the Sea", film qui devient sa première collaboration avec le compositeur Joe Hisaishi. Ces deux films parlent tous les deux de perdants qui arrivent à leur fin en y croyant totalement.

En 1993, Kitano réalise un de ses meilleurs films, "Sonatine".
T. K. : "Une sonate est une partition que vous jouez quand vous apprenez le piano. Je pense que c'était exactement le titre que je cherchais pour illustrer ma carrière."

Sonatine parle d'un puissant yakuza, Murakawa, joué par Kitano himself. Le réalisateur ne parle plus ici de looser comme dans ses précédents longs métrages mais d'un homme au sommet de sa carrière criminel, craint et détesté par tous.
T. K. : "Nous ne savons pas précisément comment Murakawa est arrivé ou il est aujourd'hui. Nous savons seulement qu'il a commis des choses horribles pour y parvenir. Et maintenant, il veut arrêter. Au Japon, arrêter quelque chose est toujours un acte déshonorant. Quand Murakawa est envoyé à Okinawa, il devine qu'il va se faire assassiner. Ce que j'ai voulu montrer ici c'est ce qui se passe dans la tête d'un homme quand il sait qu'il va mourir. L'approche de la mort vous donne une autre vision de la vie. On ne peut ressentir le plaisir de vivre si l'on ne pense simultanément que la mort est toujours présente et prête à frapper. Dans le film, on voit Murakawa assit sur une plage, oubliant ses problèmes devant l'immensité de l'océan. La violence vient avant et après cette scène, comme un sandwich. Ce qui se passe vers l'océan est hors du temps…"

PLANTÉ AVEC "GETTING ANY?" ET SA MOTO
Après Sonatine, Kitano tourne sa première comédie de l'autre côté de la caméra : Getting Any ? . Ce film que joue également Takeshi a été méprisé par la critique japonaise. A croire que l'on ne peut jongler sur divers registres lorsque l'on est comédien nippon.
La même année, Kitano s'essaye au suicide par hasard : le 2 août 1994, après avoir bien bu, Takeshi Kitano prend sa moto, démarre en trombe, s'endort et s'écrase contre un mur. Sorti miraculeusement de l'accident, Kitano passe des mois en isolation dans une clinique pour des fractures crâniennes et un bris de la mâchoire.

Quand il sort de l'hôpital, Kitano reste paralysé du côté droit de la figure (d'où les lunettes noires). T. K. : "C'est embêtant. J'allais voir une de mes amies. Quand elle m'a revue quelques années plus tard, elle m'a dit : "Pourquoi as-tu mis si longtemps ?
Kitano peut en rire maintenant, mais il a bien failli y passer. Il reste 10 jours dans le coma et les docteurs pensent qu'ils ne pourront jamais réparer les dommages crâniens.
T. K. : "Quand je me suis réveillé, j'avais une bataille dans la tête. Je ne savais pas quel part de ma mémoire avait disparu. Mr. Mori et Mr. Miyagi, mes deux associés sont venus prendre de mes nouvelles. Alors, j'ai regardé Mr. Mori et ai dit : "Bonjour Mr. Miyagi". Ils ont paniqué. Ca m'a rassuré. En fait, je savais pertinemment qui était qui. Pour m'amuser, j'ai joué à ce jeu pendant un certain temps"

Après l'accident, Takeshi arrête de boire et se dévoue corps et âme à la peinture, à la lecture, à l'étude scientifique et à la musique.
T. K. : "Les gens autour de moi disent que ceux qui ont vécu une expérience traumatisante vivent mieux par la suite. Je ne partage pas cette vision. Je ne suis pas meilleur maintenant. Si je n'ai pas bu ces derniers temps c'est que j'en n'ai pas eu l'opportunité. Juste après l'accident, j'ai dû boire deux fois plus qu'avant. Je voulais montrer que Kitano n'étais pas assoupi. 6 mois plus tard, j'ai réalisé que l'accident avait quand même changé des choses. La paralysie du visage m'a apporté de toutes nouvelles expressions que je dois apprivoiser."

RETOUR HEUREUX
Après l'accident, Takeshi s'étonne que ses films n'aient pas plus de succès. Alors, il retourne un moment à la télévision, délaisse la caméra, mais continue à écrire ses scénarios. Kitano revient en 1996 avec "Kids Return", un drame d'adolescents.
T. K. : "Les comiques pensaient que je ne reviendrais jamais. Le plus drôle, c'est que je suis revenu ! Mon expérience personnelle a cependant changé bien des choses sur ma manière de filmer. Cette fois, je voulais faire quelque chose de terrible, mais j'avais peur que le public japonais croie que j'avais pêté les plombs ! Je devais les rassurer. Dans mes films précédents, la mort était une sorte d'échappatoire désespérée. Cependant, dans "Kids Return", les personnages choisissent la vie, dure et terrible, mais la vie."

Ce film (dont le titre est tiré d'un de ses poèmes) a une structure différente de ses autres réalisations. Il est bourré d'histoires et de personnages, ne suivant jamais la trame d'un seul héros. Les deux garçons sont associés aux autres vies, aux autres problèmes.
T. K. : "Les deux principaux personnages, masaru et Shinji, ont été créés à partir de garçons que j'ai connus à l'école. Leur camarade de classe, Hiroshi, devient chauffeur de taxi comme un de mes vieux amis. Je voulais voir les deux sortes d'étudiants : ceux qui bossent dur et ceux qui ne vont jamais en classe et pensent que ce serait sympa d'être yakuza. En général, les professeurs pressent les premiers et ignorent les autres. Le film, bien sûr, parle de cette terrifiante réalité."

Kitano trouve les deux acteurs principaux grâce à un casting improvisé.
T. K. : "Les gens du casting et les producteurs ont vu environ 250 garçons et en ont réuni une quarantaine avant que je les voie. J'ai choisi ceux qui me paraissaient les plus confiants, ceux qui se pavanaient devant les autres, comme s'ils étaient seuls dans la pièce. Je n'avais jamais utilisé de beaux personnages dans mes films. Masanobu Ando, le garçon qui joue Shinji, est venu vers moi et m'a dit qu'il savait qu'avec une tête pareil, je ne le choisirai jamais."

Les deux garçons qui jouent misérablement sur une scène devant l'école sont évidemment tirés du monde du business, des paillettes et du show, mais aucunement de la jeunesse tourmentée de Kitano.
T. K. : "Si j'en avais fait des figures autobiographiques, il est clair que l'histoire aurait évolué vers ces personnages, changeant totalement ma vision primaire. Manzai, le personnage, a une approche traditionnelle de la comédie. Quand je jouais, mon but principal était de changer les règles et les lois. Quand je me suis produit pour la 1ère fois à Asakusa, dans un café, j'ai été viré 6 mois pour avoir critiqué le bistrot et son audience."

Après avoir vu "Kids Return", beaucoup furent déçu que le rôle du chef des yakuzas ne soit pas tenu par Kitano lui-même. Beaucoup de personnes pensèrent que l'acteur n'avait pas voulu apparaître défiguré suite à son accident de moto. Mais ce n'étais pas la raison :
T. K. : "Pour moi, un film est essentiellement silencieux. J'aime voir un film sans dialogue ni musique. Tout passe par les sentiments des acteurs. Bien sur, lorsque j'écris les histoires, j'arrive à m'imaginer les expressions et à voir les personnages en esprit. Ainsi, je sais parfaitement lorsqu'un rôle n'est pas pour moi. Dans ces cas là, je disparais derrière la caméra et continue à penser les personnages et non à les vivre."

"Kids Return" est le premier film de Kitano à connaître du succès dans son pays natal. Cette situation toute nouvelle pour l'acteur est une sorte de rupture et de consécration.

TRISTE HANA-BI
En 1997, Takeshi Kitano reprend encore une fois sa casquette de réalisateur. Hana-Bi parle d'un ex-flic, Nishi (Kitano), qui décide de faire visiter le Japon à sa femme qui se meurt d'une maladie incurable. Poursuivi par les yakuza et la police, Nishi fuit également la vie avec elle...
T. K. : "Je voulais montrer comment un japonais prend ses responsabilités. La façon de vivre de Nishi est totalement différente de ce que l'on pourrait voir dans un autre pays. On pourrait voir en Nishi un homme complètement dépassé, romantique ou sentimental à outrance. En fait, il décharge sa compréhension du monde et ses responsabilités, conformément à un idéal désespéré."
Le film, porté par les acteurs, la mise en scène et la musique est incontestablement la plus belle oeuvre de Kitano, sorte de chant du cygne artistique d'un cinéaste qui, depuis, ne cesse de se (re)chercher. Feu d'artifices d'émotion, cette oeuvre nous met le coeur à vif, nous ouvre les portes d'émotions intenses et jamais déplacées. Quasiment sans expressions, Kitano réussi à faire passer ses sentiments avec un minimum de moyens, le spectateur devant ressentir intuitivement les émotions d'après les situations présentes. A contrario de certains films lacrymaux (Dancer in the dark?) boulversants, le film de Kitano nous laisse seul face à nos propres émotions...

L'ÉTÉ DE TOUS LES MIRACLES
Kitano, après avoir reçu le Lion d'or à Venise pour "Hana-Bi", décide de faire une petite pause dans la réalisation et joue dans " Tokyo Eyes " du français Jean-Pierre Limosin. Une fois de plus, son apparition comme Guest star capte l'attention et bouffe l'espace.

En 1998, Kitano reprend sa caméra et tourne le merveilleux Kikujiro, un film présenté à Cannes qui prouve de manière définitive que son cinéma est de portée internationale. Ce film, resté aussi secret que le premier Starwars, est vraiment magnifique. Loin de ses oeuvres violentes, Kitano nous livre ici son film le plus lumineux.
"Vol.8 : KIKUJIRO NO NATSU" est l'histoire d'un yakuza rêveur (Kitano) qui aide un petit garçon à retrouver sa famille.… Une balade sur les routes du Japon, aux accents de buddy-movie, qui réunit un gamin désoeuvré et un yakuza de 50 ans, joueur et voleur, avec lequel il part à la recherche de sa mère.
T. K. : "Après Hana-Bi, j'ai compris que mes films étaient trop stéréotypés : gangs, violence, vie & mort, etc. J'avais de plus en plus de difficulté à m'identifier à eux. Donc, j'ai voulu faire un film que personne n'attendait ! En vérité, l'histoire appartient à un genre que je ne connaissais pas. Ce scénario était un challenge pour moi, un challenge qui me permettait de rompre avec mes anciennes réalisations. Même si l'histoire semble classique et banale, j'ai réussi à y mettre toutes mes passions imaginaires et mes envies cinématographiques. Cela donne un film étrange qui porte cependant la marque Kitano. Je souhaite continuer à "trahir" les gens en leur apportant des films aussi inattendus !"

SO FAR AWAY. . .
L'idée de "Brother" est née durant la production de "Getting Any ?" (1995), avant le terrible accident de moto qui failli tuer Kitano. "Brother" devait être son cinquième film. Après l'accident, le réalisateur dû reprendre des forces et n'a donc pas pu gérer les difficultés occasionnées par un tournage hors du Japon. Puis vint "Kids Return", le 6ème film de Takeshi Kitano. Ce film fut le premier à être présenté à Cannes, bénéficia d'une distribution dans divers pays et reçu des acclamations internationales.

Bien sûr, l'un des principaux défenseurs du film fut le producteur britannique Jeremy Thomas (RPC). Plus de 15 années séparaient le travail des deux hommes sur Furyo quand "Kids Return" sorti sur les écrans. Durant un repas à Cannes, Kitano, qui avait retrouvé son ami Jeremy, proposa à ce dernier un nouveau concept de film , "Brother", film qui devait se tourner à los Angeles. Thomas fut totalement séduit par l'idée et apporta son soutien exclusif au réalisateur nippon. Malheureusement Kitano dû retourner au Japon pour tourner son septième film, "Hana-Bi" et le projet "Brother" fut momentanément abandonné.

Une année plus tard, après avoir gagné son lion d'or à Venise, Kitano retourna en Angleterre ou il fut accueilli à bras ouvert par son ami Thomas. Avec l'accord de Masayuki Mori, le producteur officiel de Kitano, les deux compères décidèrent de relancer la production de "Brother", son neuvième film.
Mori promis de s'occuper du film, après en avoir fini avec "Kikujiro". Bien entendu, le montage final et l'équipe du film demeureraient sous le contrôle total de Kitano. Thomas renchérit : "Aussi longtemps que nous ferons un film ensemble, vous aurez la totale maîtrise de l'image. Nous allons faire au mieux. Ce film marquera la naissance d'une union entre l'Angleterre et le Japon". Dès que ces accords furent passés, Mori et Thomas se rendirent à plusieurs meetings au Japon et à Londres pour consolider les accords de la production. En 1999, durant la présentation de "Kikujiro", Mori annonça la naissance future de "Brother".

Après Cannes, Kitano et son équipe partirent pour Los Angeles (entre août et milieu septembre) pour repérer les endroits susceptibles de convenir au réalisateur. Ils profitèrent également de ce voyage à l'étranger pour auditionner environ 200 acteurs de Los Angeles. Rejoint par une équipe de techniciens américains, ils avaient tout ce qu'il fallait pour commencer le film ! Les premières prises de vues eurent lieu en novembre 1999 à Tokyo…
T. K. : "Je ne considère pas mon film comme un film de studio américain. Je voulais tourner aux Etats-Unis et ai donc engagé des personnes de là-bas. Mais j'ai quand même posé mes conditions : je voulais avoir entière maîtrise du " Final Cut " et ne pas faire de concession vis-à-vis du scénario. De plus, l'équipe principale devait être japonaise. Je ne ferai jamais partie d'un grand studio car je ne veux pas céder sur tous