|
|
| 
Site: mises à jour

Le mythe Kitano
Interviews
Articles

Les 13 films
Télévisions
Magazines
Imprimés
Divers

Kitano réalisateur
Kitano acteur

"Beat" Takeshi
Hisaishi & Co.

Liens Internet
Livre
d'OR
FORUM |
FAIRE
RIRE UN ENFANT
POSITIF : Il semble que l'Été de Kikujiro a été conçu
et tourné très vite, entre janvier et juin 1998. Cette
rapidité est-elle habituelle ?
TAKESHI KITANO : J'ai toujours plusieurs projets en
tête, chacun représentés par quatre images. Si je décide
que mon prochain film sera celui-ci plutôt que tel autre,
je passe à la phase d'écriture. J'écris alors un synopsis
complet. Donc, ça se passe toujours très vite.
POSITIF : Quelles étaient les quatre images qui ont présidé
à ce film ?
T. K. : D'abord : un enfant sans parent qui vivait
avec sa grand-mère. La deuxième image : il apprend où
est sa mère et va la voir. La troisième : en route, il
rencontre un tonton bizarre qui va l'accompagner. La quatrième
: qu'il ait ou non retrouvé sa mère, il a passé un bon
moment et il est rentré.
POSITIF : L'enfant est orphelin, et pourtant le film comporte
des réminiscences de vos rapports avec votre père.
T. K. : Oui, c'est vrai, mais c'est parce que c'est
moi qui suis le réalisateur : au tournage, beaucoup de
moi-même est entré dans le film et qui n'était pas dans
le synopsis. Par exemple, tous les jeux, toutes les farces
que je décris sont des aventures qui me sont arrivées
quand j'étais enfant. Kikujiro ne s'inspire pas seulement
de mon père, mais de toutes sortes de lascars qui vivaient
dans le quartier où j'ai grandi et qui m'ont fourni des
facettes du personnage. Un exemple de scène sortie tout
droit de mon enfance : quand Masao, le petit garçon, me
demande à la piscine si je sais nager. C'est exactement
ce qui s'est passé avec mon père ; nous étions à Enoshima,
un endroit aussi prisé que la Côte d'Azur à l'époque.
Il y avait une petite île au large et mon père m'a dit
: " Tu crois que je ne sais pas nager ? Je vais aller
jusqu'à l'île et te montrer. ! " ET il a été récupéré
par les gardes côtes !
POSITIF : Est-ce que l'Été de Kikujiro a été réalisé en
réaction contre l'image de violence véhiculée par vos
autres films ?
T. K. : Non, ce n'est pas une question d'image, ça
m'est égal. Mais je ne veux pas qu'on se demande à chaque
fois : qu'est-ce qu'il va encore nous raconter sur les
gangs ? J'aime bien détromper l'attente du public, montrer
que je peux faire autre chose. Je n'avais pas pris conscience
de n'avoir fait que des films violents. J'exerce beaucoup
d'autres activités que le cinéma : des émissions, des
programmes comiques pour la télévision. Et je n'avais
pas réalisé que, au cinéma, je n'avais fait qu'un seul
type de film. Je me suis alors dit : il faut également
diversifier mon activité cinématographique.
POSITIF : Vous aviez tout de même déjà réalisé des films
différents comme A Scene at the Sea.
T. K. : Ah oui, ce film a tellement été peu vu au Japon
que j'en avais presque oublié l'existence ! C'est un souvenir
très diffus…
POSITIF : Aimez-vous prendre le contre-pied de ce que
les gens attendent ?
T. K. : Pas systématiquement. L'important est de faire
quelque chose de qualité, qui soit reconnu comme valable.
Et parfois je me trompe.
POSITIF : Reconnu par la presse ? le public ? la profession
?
T. K. : Je raisonne par rapport à un spectateur tel
que je l'imagine, qui n'existe pas réellement.
POSITIF : Y a-t-il une influence réciproque de votre travail
au cinéma et à la télévision, puisque vous menez les deux
en même temps, sans vous arrêter ?
T. K. : Bien sûr, mais cela peut être une influence
néfaste. Ainsi, quand j'ai tourné Furyo pour Oshima, j'étais
surtout connu comme comique à la télévision. Le simple
fait que j'apparaisse à l'écran provoquait le rire du
public. Ce même préjugé a empêché que Violent Cop soit
pris au sérieux. Il m'arrive aussi de glaner de bonnes
influences acquise dans mes films, quand je tourne une
émission. Mais si je place le cinéma au dessus de mes
autres occupations comme la télévision et les livres,
qui peuvent être considérés comme des branches inférieures
nourrissant mes films, mais sans influence directe sur
eux.
POSITIF : Dans tous vos films, il y a des gags visuels,
et dans celui-ci encore plus. Sont-ils écrits dans le
synopsis, ou vous viennent-ils sous l'inspiration du moment,
dans le décor ?
T. K. : Moitié-moitié. Certains surgissent en fonction
du lieu de tournage, et d'autres sont déjà construits
dans ma tête, quand je décide de faire le film. Par exemple,
un gag comme celui de la voiture qui dérape, vue en plan
éloigné, doit être prévu et pensé à l'avance, car, au
moment du repérage, il faut trouver le décor adéquat.
POSITIF : Quelle à été l'évolution du synopsis de Kikujiro
au moment du tournage ?
T. K. : Au début, je pensais qu'on allait voir la mère
et qu'il y allait y avoir des négociations entre Kikujiro
et elle. Mais ça ne marchait pas au tournage, et j'ai
décidé de supprimer toute intervention de la mère.
POSITIF : Il y a, dans le cinéma japonais, une tradition,
un genre, qui parle des relations entre parents et enfants
: Ozu, Shimizu… en étiez-vous conscient en faisant le
film ?
T. K. : Shimizu ? Je ne connais pas ! Pour Ozu, vous
voulez dire Voyage à Tokyo ?
POSITIF : Non, plutôt Gosses de Tokyo ou Récits d'un propriétaire…
T. K. : Les films d'enfants, en effet, sont souvent
des sortes de road movies racontant les relations avec
le monde adulte. J'étais curieux de voir ce que je pouvais
faire de ce schéma classique, un peu comme une figure
obligée. Et je me suis aperçu que c'est devenu quelque
chose de comique.
POSITIF : Que vous a apporté le jeune enfant qui joue
Masao ?
T. K. : Je ne pense pas qu'il soit très judicieux de
dire à un enfant comment jouer la comédie. Un enfant,
pour moi, c'est un peu comme un animal ; je m'excuse de
le dire, mais c'est comme si je devais diriger un chien
: il ne faut pas en faire un chien savant ! Je lui donnais
très peu d'indications. Je me contentais, par exemple,
de lui dire de baisser les yeux pour avoir l'air triste.
Après, il avait tout le temps les yeux baissés, alors
je lui disais de les lever de temps en temps !
POSITIF : Les réactions improvisées de l'enfant ont-elles
modifié le cours du film ?
T. K. : C'est l'inverse en fait : tous les adultes
qui entourent cet enfant sont des copains avec qui j'ai
l'habitude de faire des farces, d'imaginer des pitreries.
On était tous occupés à faire rire cet enfant. Quand il
riait, on se disait : ça a marché ! l'enfant était donc
complètement spectateur, et c'est devenu un documentaire
sur le thème : comment faire rire un enfant ?
POSITIF : Quand vous jouez dans vos propres films, avez-vous
besoin d'un regard extérieur pour observer votre jeu ?
Comment Takeshi Kitano le metteur en scène dirige-t-il
Beat Takeshi l'acteur ?
T. K. : Il y a deux aspects, deux niveaux. Quand j'ai
été formé comme humoriste sur scène, un de mes maîtres
m'a dit : un bon comique doit toujours pouvoir se diviser
en deux pour jouer sur le regard des spectateurs. Il faut
être à la fois sur scène et dans la salle. Les bons comédiens
sont ceux qui arrivent à se voir jouer. Cette formation,
déjà ancienne, je l'avais bien intégrée et maîtrisée.
Le second point, c'est que dans les films je fais d'abord
jouer mon rôle par une doublure, et en voyant ses gestes,
ses déplacements, s'il y a quelque chose qui ne va pas,
je le corrige. Mais de toute façon, lorsque je joue, je
n'oublie jamais que je suis réalisateur, comme avant,
quand je me dédoublais sur scène et dans la salle. Mon
meilleur spectateur, c'est moi-même.
POSITIF : Avez-vous le même rapport quand vous jouer pour
un autre, comme Oshima, dont vous venez de terminer le
dernier film ?
T. K. : Non, c'est très différent. Cela faisait treize
ans que je n'avais pas tourné avec lui, mais je le connaissais
bien. Là, le spectateur privilégié, c'était lui, et j'ai
joué en fonction de ce qu'il espérait de moi. Il m'a dit
que j'avais fait beaucoup de progrès : j'avais appris
à donner ce qu'il attendait de moi.
POSITIF : Quand vous tournez avec lui, êtes-vous relativement
passif sous sa direction, ou essayez-vous d'apprendre
en le regardant travailler ?
T. K. : Chaque réalisateur a ses méthodes et son monde.
C'est le monde d'Oshima. Ce que j'essaie de faire, comme
il ne me donne pratiquement pas d'indications, c'est de
me conformer à ce qu'il veut. Mais je n'apprends pas en
matière de mise en scène : à chacun son cinéma.
POSITIF : Pourquoi signez-vous le montage de vos films
?
T. K. : C'est ce qu'il y a de plus amusant, ce qui
me passionne le plus. Exactement comme quand vous faites
des maquettes. Au tournage, j'acquiers tous ces petits
morceaux épars, et, au montage, je construis mon modèle
réduit. Demandez à un enfant : c'est l'assemblage des
pièces détachées qui donne le plus de plaisir ! Le problème,
c'est qu'en général il n'y a pas assez de morceaux… certains
cinéastes mégalomanes tournent trop ; moi, j'ai tendance
à tourner trop peu !
POSITIF : Le montage de ce film paraît plus linéaire que
vos précédents.
T. K. : Effectivement. Ce n'est pas vraiment ce que
j'aime le plus… Mais je l'ai fait parce que dans Hana-Bi,
il y a eu des personnes d'un certain âge qui n'ont pas
tout compris : cette histoire simple, pourquoi la raconter
de manière si compliquée ? Elles ne saisissaient pas tous
ces retours en arrière. Je me suis dit que je ferais plus
facile cette fois-ci. Du coup, il est vrai que le montage
de l'Été de Kikujiro n'a pas été très passionnant.
POSITIF : Cette limpidité est accentuée par la musique.
T. K. : J'ai travaillé de façon différente avec mon
compositeur habituel, Joe Hisaishi. Je lui ai fait entendre
à l'avance des morceaux de piano que j'aimais bien, et
il s'en est inspiré pour écrire cette musique dont la
fluidité s'accordait avec celle du montage.
[
Hubert Niogret et Yann Tobin ]
|
|