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FAIRE RIRE UN ENFANT

POSITIF : Il semble que l'Été de Kikujiro a été conçu et tourné très vite, entre janvier et juin 1998. Cette rapidité est-elle habituelle ?

TAKESHI KITANO : J'ai toujours plusieurs projets en tête, chacun représentés par quatre images. Si je décide que mon prochain film sera celui-ci plutôt que tel autre, je passe à la phase d'écriture. J'écris alors un synopsis complet. Donc, ça se passe toujours très vite.

POSITIF : Quelles étaient les quatre images qui ont présidé à ce film ?

T. K. : D'abord : un enfant sans parent qui vivait avec sa grand-mère. La deuxième image : il apprend où est sa mère et va la voir. La troisième : en route, il rencontre un tonton bizarre qui va l'accompagner. La quatrième : qu'il ait ou non retrouvé sa mère, il a passé un bon moment et il est rentré.

POSITIF : L'enfant est orphelin, et pourtant le film comporte des réminiscences de vos rapports avec votre père.

T. K. : Oui, c'est vrai, mais c'est parce que c'est moi qui suis le réalisateur : au tournage, beaucoup de moi-même est entré dans le film et qui n'était pas dans le synopsis. Par exemple, tous les jeux, toutes les farces que je décris sont des aventures qui me sont arrivées quand j'étais enfant. Kikujiro ne s'inspire pas seulement de mon père, mais de toutes sortes de lascars qui vivaient dans le quartier où j'ai grandi et qui m'ont fourni des facettes du personnage. Un exemple de scène sortie tout droit de mon enfance : quand Masao, le petit garçon, me demande à la piscine si je sais nager. C'est exactement ce qui s'est passé avec mon père ; nous étions à Enoshima, un endroit aussi prisé que la Côte d'Azur à l'époque. Il y avait une petite île au large et mon père m'a dit : " Tu crois que je ne sais pas nager ? Je vais aller jusqu'à l'île et te montrer. ! " ET il a été récupéré par les gardes côtes !

POSITIF : Est-ce que l'Été de Kikujiro a été réalisé en réaction contre l'image de violence véhiculée par vos autres films ?

T. K. : Non, ce n'est pas une question d'image, ça m'est égal. Mais je ne veux pas qu'on se demande à chaque fois : qu'est-ce qu'il va encore nous raconter sur les gangs ? J'aime bien détromper l'attente du public, montrer que je peux faire autre chose. Je n'avais pas pris conscience de n'avoir fait que des films violents. J'exerce beaucoup d'autres activités que le cinéma : des émissions, des programmes comiques pour la télévision. Et je n'avais pas réalisé que, au cinéma, je n'avais fait qu'un seul type de film. Je me suis alors dit : il faut également diversifier mon activité cinématographique.

POSITIF : Vous aviez tout de même déjà réalisé des films différents comme A Scene at the Sea.

T. K. : Ah oui, ce film a tellement été peu vu au Japon que j'en avais presque oublié l'existence ! C'est un souvenir très diffus…

POSITIF : Aimez-vous prendre le contre-pied de ce que les gens attendent ?

T. K. : Pas systématiquement. L'important est de faire quelque chose de qualité, qui soit reconnu comme valable. Et parfois je me trompe.

POSITIF : Reconnu par la presse ? le public ? la profession ?

T. K. : Je raisonne par rapport à un spectateur tel que je l'imagine, qui n'existe pas réellement.

POSITIF : Y a-t-il une influence réciproque de votre travail au cinéma et à la télévision, puisque vous menez les deux en même temps, sans vous arrêter ?

T. K. : Bien sûr, mais cela peut être une influence néfaste. Ainsi, quand j'ai tourné Furyo pour Oshima, j'étais surtout connu comme comique à la télévision. Le simple fait que j'apparaisse à l'écran provoquait le rire du public. Ce même préjugé a empêché que Violent Cop soit pris au sérieux. Il m'arrive aussi de glaner de bonnes influences acquise dans mes films, quand je tourne une émission. Mais si je place le cinéma au dessus de mes autres occupations comme la télévision et les livres, qui peuvent être considérés comme des branches inférieures nourrissant mes films, mais sans influence directe sur eux.

POSITIF : Dans tous vos films, il y a des gags visuels, et dans celui-ci encore plus. Sont-ils écrits dans le synopsis, ou vous viennent-ils sous l'inspiration du moment, dans le décor ?

T. K. : Moitié-moitié. Certains surgissent en fonction du lieu de tournage, et d'autres sont déjà construits dans ma tête, quand je décide de faire le film. Par exemple, un gag comme celui de la voiture qui dérape, vue en plan éloigné, doit être prévu et pensé à l'avance, car, au moment du repérage, il faut trouver le décor adéquat.

POSITIF : Quelle à été l'évolution du synopsis de Kikujiro au moment du tournage ?

T. K. : Au début, je pensais qu'on allait voir la mère et qu'il y allait y avoir des négociations entre Kikujiro et elle. Mais ça ne marchait pas au tournage, et j'ai décidé de supprimer toute intervention de la mère.

POSITIF : Il y a, dans le cinéma japonais, une tradition, un genre, qui parle des relations entre parents et enfants : Ozu, Shimizu… en étiez-vous conscient en faisant le film ?

T. K. : Shimizu ? Je ne connais pas ! Pour Ozu, vous voulez dire Voyage à Tokyo ?

POSITIF : Non, plutôt Gosses de Tokyo ou Récits d'un propriétaire…

T. K. : Les films d'enfants, en effet, sont souvent des sortes de road movies racontant les relations avec le monde adulte. J'étais curieux de voir ce que je pouvais faire de ce schéma classique, un peu comme une figure obligée. Et je me suis aperçu que c'est devenu quelque chose de comique.

POSITIF : Que vous a apporté le jeune enfant qui joue Masao ?

T. K. : Je ne pense pas qu'il soit très judicieux de dire à un enfant comment jouer la comédie. Un enfant, pour moi, c'est un peu comme un animal ; je m'excuse de le dire, mais c'est comme si je devais diriger un chien : il ne faut pas en faire un chien savant ! Je lui donnais très peu d'indications. Je me contentais, par exemple, de lui dire de baisser les yeux pour avoir l'air triste. Après, il avait tout le temps les yeux baissés, alors je lui disais de les lever de temps en temps !

POSITIF : Les réactions improvisées de l'enfant ont-elles modifié le cours du film ?

T. K. : C'est l'inverse en fait : tous les adultes qui entourent cet enfant sont des copains avec qui j'ai l'habitude de faire des farces, d'imaginer des pitreries. On était tous occupés à faire rire cet enfant. Quand il riait, on se disait : ça a marché ! l'enfant était donc complètement spectateur, et c'est devenu un documentaire sur le thème : comment faire rire un enfant ?

POSITIF : Quand vous jouez dans vos propres films, avez-vous besoin d'un regard extérieur pour observer votre jeu ? Comment Takeshi Kitano le metteur en scène dirige-t-il Beat Takeshi l'acteur ?

T. K. : Il y a deux aspects, deux niveaux. Quand j'ai été formé comme humoriste sur scène, un de mes maîtres m'a dit : un bon comique doit toujours pouvoir se diviser en deux pour jouer sur le regard des spectateurs. Il faut être à la fois sur scène et dans la salle. Les bons comédiens sont ceux qui arrivent à se voir jouer. Cette formation, déjà ancienne, je l'avais bien intégrée et maîtrisée. Le second point, c'est que dans les films je fais d'abord jouer mon rôle par une doublure, et en voyant ses gestes, ses déplacements, s'il y a quelque chose qui ne va pas, je le corrige. Mais de toute façon, lorsque je joue, je n'oublie jamais que je suis réalisateur, comme avant, quand je me dédoublais sur scène et dans la salle. Mon meilleur spectateur, c'est moi-même.

POSITIF : Avez-vous le même rapport quand vous jouer pour un autre, comme Oshima, dont vous venez de terminer le dernier film ?

T. K. : Non, c'est très différent. Cela faisait treize ans que je n'avais pas tourné avec lui, mais je le connaissais bien. Là, le spectateur privilégié, c'était lui, et j'ai joué en fonction de ce qu'il espérait de moi. Il m'a dit que j'avais fait beaucoup de progrès : j'avais appris à donner ce qu'il attendait de moi.

POSITIF : Quand vous tournez avec lui, êtes-vous relativement passif sous sa direction, ou essayez-vous d'apprendre en le regardant travailler ?

T. K. : Chaque réalisateur a ses méthodes et son monde. C'est le monde d'Oshima. Ce que j'essaie de faire, comme il ne me donne pratiquement pas d'indications, c'est de me conformer à ce qu'il veut. Mais je n'apprends pas en matière de mise en scène : à chacun son cinéma.

POSITIF : Pourquoi signez-vous le montage de vos films ?

T. K. : C'est ce qu'il y a de plus amusant, ce qui me passionne le plus. Exactement comme quand vous faites des maquettes. Au tournage, j'acquiers tous ces petits morceaux épars, et, au montage, je construis mon modèle réduit. Demandez à un enfant : c'est l'assemblage des pièces détachées qui donne le plus de plaisir ! Le problème, c'est qu'en général il n'y a pas assez de morceaux… certains cinéastes mégalomanes tournent trop ; moi, j'ai tendance à tourner trop peu !

POSITIF : Le montage de ce film paraît plus linéaire que vos précédents.

T. K. : Effectivement. Ce n'est pas vraiment ce que j'aime le plus… Mais je l'ai fait parce que dans Hana-Bi, il y a eu des personnes d'un certain âge qui n'ont pas tout compris : cette histoire simple, pourquoi la raconter de manière si compliquée ? Elles ne saisissaient pas tous ces retours en arrière. Je me suis dit que je ferais plus facile cette fois-ci. Du coup, il est vrai que le montage de l'Été de Kikujiro n'a pas été très passionnant.

POSITIF : Cette limpidité est accentuée par la musique.

T. K. : J'ai travaillé de façon différente avec mon compositeur habituel, Joe Hisaishi. Je lui ai fait entendre à l'avance des morceaux de piano que j'aimais bien, et il s'en est inspiré pour écrire cette musique dont la fluidité s'accordait avec celle du montage.

[ Hubert Niogret et Yann Tobin ]