L'ÉTÉ
DE KIKUJIRO [ 1 ]
ASSAULT : Ce film n'est il pas une sorte de synthèse
de votre travail effectué pour le cinéma et de vos
shows comiques pour la télévision ?
TAKESHI KITANO : Kikujiro n'a pas grand chose
à voir avec ce que je fais pour la télévision. Pour
cela, Getting Any ? est probablement un bien meilleur
exemple. Les gags que je fais à la télévision sont
très cyniques, parfois provocateurs, mais peuvent
aussi constituer une dénonciation de la société.
Il m'est d'ailleurs arrivé de recevoir des protestations
du gouvernement à la suite de mes émissions. Kikujiro
fait appel à un humour moins grossier, plus proche
de moi.
ASSAULT : D'où vous vient cette inspiration pour
le burlesque ?
T. K. : Le burlesque, c'est quelque chose qui
appartient au cinéma. Voir quelqu'un tomber la tête
la première est très visuel. Il était normal que
le cinéma s'en empare. En ce qui me concerne, ça
me vient tout seul. J'ai bien conscience que mes
gags sont un peu primitifs, j'en suis même un peu
gêné, mais en même temps, c'est ce qui passe le
mieux au cinéma et c'est un humour duquel je me
sent proche.
J'ai bien sûr beaucoup vu de films dans ma jeunesse.
Ceux de Chaplin, de Buster Keaton, des Marx Brothers,
de Tati… On me compare souvent à Chaplin mais il
ne m'intéresse pas beaucoup, peut-être à cause d'une
trop grande connotation politique. Chez lui, le
policier est par exemple toujours ridiculisé. C'est
peut-être dû à l'époque, mais je trouve ça trop
systématique. Je préfère nettement Buster Keaton
chez qui la comédie est mieux construite.
ASSAULT : Pourquoi prenez-vous tellement de plaisir
à vous ridiculiser dans vos films ?
T. K. : C'est un peu délicat. Nous, les japonais,
aimons beaucoup feindre une modestie excessive.
On tente de se persuader de ne pas être capable
de faire telle ou telle chose. En fait, ce n'est
pas tout à fait une manière de me ridiculiser, mais
plutôt de prendre au pied de la lettre cette espèce
de réflexe. D'une certaine façon, c'est même assez
bien vu jusqu'aux yakuza eux-mêmes qui admettent
être bien décrits par mes films.
ASSAULT : Vous aviez déclaré vouloir changer de
sujets après Hana-Bi. Pourquoi ce besoin s'est il
fait ressentir à ce moment précis ?
T. K. : C'est un peu comme la cuisine. J'en avais
assez de manger tout le temps la même chose. Le
riz au curry, ça va un moment… J'en avais assez
de cette violence, de tous ces revolvers… Mais il
est possible qu'après Kikujiro je retourne aux revolvers.
Dans la cuisine, il faut savoir varier.
ASSAULT : Mais pourquoi n'envisagez-vous que ces
deux options : la comédie avec Kikujiro, ou le retour
au film de yakuza, ce riz au curry dont vous parlez
? Pourquoi ne pas essayer la romance, la science-fiction
ou même l'animation puisque vous peignez ?
T. K. : Si je dois revenir aux films de yakuza,
c'est parce que c'est un genre qui me passionne
et que je fais les films qui me plaisent. Mais j'ai
toujours sept scénarios d'avance lorsque je tourne.
Actuellement, dans un tiroir, j'ai les scénarios
d'un film d'époque en costume, d'une histoire d'amour
et de double homicide dans le style des pièces de
Kabuki du dix-septième siècle, d'un film complètement
burlesque, d'un autre très porté sur l'imaginaire…
Mais de toute façon, même avec toutes ces cartes
en main, ce n'est pas moi qui choisit quel sera
mon prochain film. Ce choix appartient à mon producteur
en fonction de l'argent qu'il a à disposition. Le
film en costume, par exemple, coûtera beaucoup plus
cher que les autres alors ne vous attendez pas à
ce que ce soit mon prochain film si Kikujiro ne
réalise par les résultats escomptés (rires).
ASSAULT : En voyant le film, on a l'impression que
vous vous êtes bien amusé, non seulement en tant
que réalisateur, mais surtout en tant qu'acteur.
Quel rapports entretiennent le Kitano acteur avec
le Kitano réalisateur ?
T. K. : Nous nous sommes effectivement beaucoup
amusés. L'ambiance sur le plateau était même tellement
décontractée que ce n'était plus le Kitano acteur
qui riait mais le réalisateur. Il y a des scènes
où je ne pouvais tout simplement pas me retenir.
Je disais à mon équipe : " Ca ne fait rien, continuez,
tournez, tournez ! ". Toutefois, on riait même tellement,
le cameraman y compris, qu'on n'a pas pu utiliser
les images qu'il avait tourné. On a vraiment voulu
faire un film en s'amusant et c'est exactement ce
que nous avons fait.
ASSAULT : Pourquoi avoir finalement donné au film
le nom de votre personnage et pas celui de l'enfant
alors que le film s'ouvre et se clôt sur celui-ci
? L'ambiguïté est encore renforcée par le titre
français (L'Été de Kikujiro) alors qu'on se soucie
plus de savoir comment l'enfant va passer son été…
T. K. : En général, je ne décide pas du titre
de mes films à l'avance. Toutefois, dans ce cas
précis, le film aurait dû s'intituler " Les vacances
de Masao ". C'était d'ailleurs lui le personnage
principal au début. Mais comme je tourne toujours
sans scénario précis, uniquement avec quelques têtes
de chapitres que je développe en tournant, petit
à petit, le rôle principal s'est transposé du petit
garçon à celui de Kikujiro.
Comme on peut le voir dans le film, personne n'appelle
jamais mon personnage par son prénom, sauf à la
fin, lors de la dernière réplique. Elle est chargée
d'une telle émotion qu'on a finalement eu l'idée
de donner au film le nom de mon personnage. Ce qui
s'est passé, c'est que l'histoire qui devait être
centrée sur le garçon s'est étendue à ces farces
que les adultes passent leur journée à faire. C'est
finalement eux qui ont pris la plus grande importance.
ASSAULT : Le message du film est-il de réveiller
l'enfant caché en chacun de nous, les adultes ?
T. K. : On dit souvent aux enfants : " Tu pourrais
te comporter un peu comme un adulte ! ", alors qu'on
a tous un côté enfant. Je ne sais pas si le message
est de réveiller ce côté-là, mais ce qui me semble
important, ce qui est essentiel, ce n'est pas de
se comporter comme un enfant, mais de sentir les
choses comme un enfant et de garder vivant, en soi,
la manière qu'ils ont de découvrir le monde.
ASSAULT : On dit que c'est un risque, au cinéma,
de jouer ou de diriger un enfant. Vous, vous faites
les deux…
T. K. : Personnellement, je n'y ai pas vu de
risque. On apporte en général un traitement particulier
aux enfants sur un plateau de cinéma mais ce n'est
pas mon cas. Je n'y faisais même pas attention.
En fait, je ne considère pas que je puisse lui apprendre
à jouer, car je sais que c'est impossible. C'est
un peu comme un animal, on peut le dresser mais
pas lui apprendre à jouer. Donc, je le laissais
se débrouiller de son côté. Quant à nos rapports,
à leur évolution, cela rejoint ce que je vous disais
tout à l'heure. Comme nous tournions dans la continuité,
je n'ai pas cherché à m'en faire un ami pendant
le tournage. Au début du film, je ne m'en occupais
même pas. Il n'était d'ailleurs pas rare que je
réagisse comme mon personnage dans le film, en le
bousculant lorsqu'il traînait dans mes jambes. Ce
n'est que petit à petit, au cours des semaines que
nous avons appris à nous connaître un peu plus,
tout simplement parce que nous avions plus de scènes
ensemble. Mais nos rapports n'ont pas pour autant
été jusqu'à la franche amitié.
ASSAULT : Il y a une scène étrange à ce propos,
à la fois émouvante mais qui résonne aussi d'une
façon bizarre dans la bouche de ce personnage bourru.
C'est celle où vous dites qu'il faut tout faire
pour rendre heureux un enfant…
T. K. : C'est ça ! Lorsque Kikujiro déclare qu'il
faut se sacrifier pour les enfants, risquer sa vie
pour eux, ce n'est évidemment pas naturel. Kikujiro
est un homme qui n'a aucune culture, une espèce
de brute, un personnage mal dégrossi. Et lorsqu'il
fait ces déclarations solennelles, ça devient drôle
parce que c'est complètement disproportionné avec
le sujet. Il essaye simplement de se donner des
grands airs en énonçant des discours fabriqués de
toutes pièces.
ASSAULT : Le film est essentiellement centré sur
les rapports masculins. Est-ce un choix délibéré
ou cela fait-il tout simplement partie de l'histoire
que vous souhaitiez raconter ?
T. K. : Si vous résumez mon film à l'essentiel,
un homme et un petit garçon partent é la recherche
de la mère de ce dernier, on trouve une histoire
tout à fait classique. Et dans ce type d'histoire,
c'est à la fin du film qu'ils auraient dû retrouver
la mère. Ou ne pas la retrouver, peu importe. Mais
à cause de ma façon de tourner, c'est à dire d'une
part dans un ordre chronologique, mais aussi sans
réel scénario, je me suis retrouvé avec un dénouement
se situant beaucoup trop en amont du final attendu.
Du coup, le petit garçon n'est devenu qu'un prétexte,
et c'est une autre histoire qui s'est développée
avec l'arrivée de cette galerie de personnages masculins.
Et même si on ne sait rien d'eux, pas plus leur
nom que leur profession, l'important c'est qu'ils
se soient réunis autour de cet enfant. Ce film,
c'est aussi la réunion d'enfants solitaires.
ASSAULT : Parmi eux, justement, on trouve deux motards
qui portent des signes SS en écussons, des croix
gammées, un T-shirt à l'effigie du chanteur Danzig…
est-ce de la provocation ?
T. K. : Non, non. Vous savez, au Japon, ces inscriptions
n'ont pas du tout le sens qu'elles ont en Europe.
Les jeunes qui portent ces vêtements ou ces insignes
ne savent tout simplement pas ce qu'ils représentent.
Les motards portent en effet pas mal ce genre de
choses mais uniquement parce que ça correspond à
leur imaginaire pictural. Pour eux, c'est uniquement
le design qui compte. Ils ne réalisent vraiment
pas, j'insiste. Il n'est pas rare de voir des écritures
en français ou en anglais sur des T-shirts, mais
les inscriptions sont souvent pleines de fautes
d'orthographes.
ASSAULT : Il y a trois ans, vous déclariez ici même,
à l'occasion de Kids Return, ne pas être capable
d'écrire un personnage féminin conséquent. Avec
Hana-Bi, même si vous restiez le personnage principal,
vous avez prouvé en être tout de même capable. Mais
verra-t-on un jour une femme en tête d'affiche dans
un film de Takeshi Kitano ? Ou bien seriez-vous
prêt à adapter le scénario de quelqu'un d'autre
?
T. K. : Non, non. Il n'est pas question que je
tourne un scénario autre que le mien. J'en ai bien
assez qui attendent en réserve pour pouvoir y trouver
des personnages féminins importants. Je pense notamment
à celui dont je vous parlais tout à l'heure qui
met en scène ce double suicide. Ce sera une histoire
où la femme aura autant de place que l'homme. Et
puis je tiens beaucoup compte des attentes du public
et des questions qu'il se pose. Ce sont donc des
choses qui vont évoluer dans ma mise en scène et
dans mes scénarios en fonction des réactions du
public.