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LES
KIDS DE TAKESHI KITANO
HK : Kids Return semble marquer une étape dans votre
œuvre. Pour la première fois le film ne se conclut
pas par un suicide, mais par une fin ouverte, bien
qu'ambiguë… Est-ce que votre accident y est pour
quelque chose ?
TAKESHI KITANO : Malheureusement, je ne crois
pas que mon accident ait changé grand chose à mon
approche esthétique. J'espérais pourtant que mon
cerveau ait subi un tel choc que mon imagination
en soit décuplée… Manque de pot, rien n'a changé
et je suis toujours le même. Ceci dit, le dernier
dialogue du film (" Tout est fini ", " mais non,
tu est fou, ça commence à peine ") exprime précisément
ce que je me suis dit après mon accident mais aussi
sur la jeunesse d'aujourd'hui. Chaque spectateur
ressentira cette fin en fonction de sa propre expérience,
de sa propre vision du monde. Personnellement, je
ne la crois pas moins pessimiste que les précédentes.
On peut imaginer que les personnages répéteront
inlassablement les mêmes erreurs.
HK : Est-ce que la société les condamne à ce cycle
d'erreur ?
T. K. : D'une certaine façon, oui. Et il me semble
que ce n'est pas spécifique à la société japonaise.
Les adultes disent toujours : " Tu es jeune, tu
finiras toujours par t'en sortir, même si tu fais
des conneries. " Mais pour moi la jeunesse n'est
pas qu'une période de plénitude physique ou d'innocence,
c'est aussi le moment de la vie où l'on oriente
son destin. Les adultes enferment les jeunes dans
le faux espoir que tout s'arrangera. En réalité
les cancres restent des cancres toute leur vie,
parce que personne dans la société n'est prêt à
tendre la main aux laissés pour compte pour les
aider à se relever.
HK : C'est un peu la signification du vieux boxeur
raté qui ne cesse de donner des mauvais conseils
à Shinji, de l'entraîner sur la voie de l'échec…
T. K. : Absolument. Dans tous les milieux, on
rencontre ce genre de types plus âgés qui viennent
nous dire : " Tu es merveilleux, tu as tellement
de talent. Pourquoi travailler dur et respecter
la discipline, tu réussiras de toute façon ". J'ai
tellement bien écouter ce genre de personne dans
le show bizz que la NHK (télévision nationale japonaise)
m'a interdit de plateau pendant plus d'un an après
que j'ai animé une émission en étant complètement
bourré… Ce vieux boxeur prend la place de Masaru
auprès de Shinji. Il est son aîné, et ils lient
des relations de confiance, quasi-fraternelles.
Je me sens très proche du personnage de Shinji,
de son caractère dépendant, influençable. J'ai d'ailleurs
moi-même pratiqué la boxe quand j'étais jeune et
un de mes meilleurs copains est devenu yakuza. Mais
là s'arrête l'autobiographie, car je ne voulais
pas embarrasser cet ami en racontant trop de choses
sur lui (rires).
HK : La société que vous dépeignez est extrêmement
dur…
T. K. : Je crois que c'est une image assez fidèle
de la société japonaise. Chez nous, tout est basé
sur la relation père/fils. Mais au lieu d'être simplement
affective, cette relation est fondée sur un pari
que les parents font sur leurs enfants. Ils les
encouragent à faire de bonnes études, à acquérir
une bonne situation, mais c'est pour que les enfants
puissent leur rendre au centuple l'investissement
qu'ils ont fait sur eux. C'est la même chose chez
les yakuza, comme je le montre dans Kids Return
: au début, ils sont très affectueux avec les adolescents.
Ils lient avec eux des relations quasi-familiales
pour les attirer dans leurs gangs. Mais pas la suite,
ils exigent de leurs jeunes recrues qu'elle soient
prêtes à un sacrifice absolu. Cette relation se
retrouve également dans les entreprises : les supérieurs
entretiennent des relations amicales avec leurs
subordonnés(il leur arrive de sortir avec eux le
soir, d'aller chanter au karaoké, par exemple) mais
c'est pour pouvoir leur demander toujours plus de
dévouement. A l'arrivée, le thème de Carushi " Mort
par excès de travail " est reconnu officiellement
! Moi-même en tant que cinéaste je reproduis ce
schéma. Je suis le chef de troupe et j'attends de
mes disciples un sacrifice total (rires).
HK : Mais alors pourquoi les parents sont-ils absents
de Kids Return ?
T. K. : En fait, j'avais tourné des scènes où
ils apparaissaient mais j'ai dû les couper au montage
parce que j'arrivais à trois heures de film. Dommage
pour les comédiens qui sont des amis que je connais
depuis des années… Mais je me base sur ma propre
expérience : à cette période de la vie le plus important
se sont les relations avec les copains. La maison
familiale n'est qu'un lieu où l'on dort et où l'on
mange. Ce qui compte ce sont les plans et les conneries
que l'on fait avec ses amis.
HK : Autre absence remarquable, les femmes…
T. K. : Je pourrais vous répondre que la relation
entre les deux garçons est vaguement homosexuelle.
Ou que la fille du café les intéresse mais qu'ils
ne l'avouent pas parce qu'ils mettent leur amitié
virile en avant… Mais la vraie raison est que je
ne sais pas peindre les personnages féminins. Ceci
dit, je m'y emploie puisque mon prochain film mettra
en scène un couple marié. Pas le mien, ce serait
une catastrophe, mais un couple heureux. J'essaierai
pour une fois de montrer les femmes à ma manière.
HK : Pouvez-vous nous expliquer la présence quasi-systématique
des yakuzas dans vos films ?
T. K. : J'ai grandi dans un quartier de Tokyo
où il n'y avait quasiment que des yakuzas et des
ouvriers. Notre rêve à tous était donc d'être yakuza
: ils avaient une telle prestance, une telle allure…
Ils étaient nos héros, au même tire que les champions
de base ball. Devenu adulte je pense avoir le devoir
de montrer aux jeunes la réalité de ces gens, leur
cruauté, leur côté effrayant. Ils sont tellement
présents dans la société… A chaque étape de la vie
du japonais moyen (école, université, boulot, …),
ils tirent les ficelles. Eux-mêmes ou leurs pendants
légaux que sont les hommes politiques, traitent
la population avec le plus grand mépris, comme l'a
démontré le récent scandale du sang contaminé (une
affaire identique à celle qui s'est produite en
France NDLR).
HK : pourquoi ne pas avoir interprété le personnage
du chez yakuza dans Kids Return ?
T. K. : J'ai commencé le film juste après mon
accident. Or je n'ai pas encore retrouvé la mobilité
du côté droit de mon visage. Je ne peux donc pas
jouer comme il le faudrait avec les expressions.
HK : Pourtant, vous avez participé au film Gonin,
en tant que comédien…
T. K. : Oui, mais j'avais encore mon pansement
sur l'œil et cela semblait plaire tout particulièrement
au réalisateur.
HK : Avez-vous participé à l'écriture ou à la réalisation
de ce film ?
T. K. : Non, pas du tout. En tant que réalisateur
je déteste que mes acteurs se permettent des commentaires
sur la mise en scène ou les personnages. J'ai donc
essayé de remplir mon rôle d'acteur du mieux possible,
en suivant à la lettre la volonté du metteur en
scène, sans m'autoriser le moindre commentaire ,
ni même la moindre pensée sur la façon de diriger
le film.
HK : pourtant la scène de l'ombrelle verte porte
incontestablement votre marque…
T. K. : Bon, c'est vrai. Pour cette scène, le
réalisateur m'avait dit : " tu en es responsable,
tu las fais à ton goût… ". Alors, je suis arrivé
sur le plateau en survêtement, cette ombrelle à
la main. Passé l'effet de surprise, tout le monde
a été d'accord. Mais de façon générale et pour parler
crûment, en tant qu'acteur je me considère comme
un de ces animaux avec lesquels on tourne parfois.
Il peut arriver que l'on se dise " Oh, ce chien
était drôlement bien " ou même que le chien remue
la queue durant une prise alors que ce n'était pas
prévu et que le réalisateur trouve ça excellent.
C'est la même chose pour moi en tant qu'acteur.
HK : Et vos propres comédiens ?
T. K. : Pareil, surtout les plus mauvais. Il
faut les aider comme des animaux, trouver des astuces
pour leur faire oublier qu'ils sont en train de
jouer. Il n'y a rien de pire qu'un acteur que l'on
voit jouer. Il y a ceux qui ne savent pas quoi faire
de leurs mains. Il est très difficile d'utiliser
ses mains de manière intelligente. Alors, je leur
donne quelque chose de précis à faire ou je leur
demande simplement de les mettre dans leurs poches.
Parfois aussi je leur demande de courir au maximum
de leurs forces. Ensuite ils sont tellement épuisés
qu'ils oublient qu'ils sont en train de jouer.
HK : C'est une des caractéristiques de votre style
: les acteurs ne surjouent pas, ils restent neutres,
n'affichent jamais leurs émotions.
T. K. : Je ne voudrais pas que ela devienne une
affaire culturelle, mais je pense que c'est dû à
l'influence du théâtre Nô. Cette forme de théâtre
se joue avec des masques qui sont par définition
sans expression. Selon la situation et l'inclinaison
de l'acteur, les spectateurs doivent ressentir les
sentiments exprimés par tout l'être qui est derrière
le masque. C'est une forme d'expression unique,
spécifiquement japonaise, à laquelle mes films doivent
beaucoup. Un autre exemple : actuellement, au Japon
il y a ce que l'on appelle le boom des gourmets.
Des émissions de télé vantent les mérites de tel
ou tel plat en le faisant goûter à quelqu'un qui
le trouve immanquablement délicieux. A partir de
là chacun projette dans ce plat sa propre image
du délice. Alors que si l'on expliquait de quoi
il est composé, vous pourriez rétorquer que vous
n'aimez pas l'un de ses ingrédients. Il en est de
même pour les acteurs. S'ils expriment trop leurs
émotions, le spectateur a moins de place pour se
projeter et adhère moins à la situation.
HK : Dans le même ordre d'idée, vos personnages
sont souvent immobiles, rectilignes… C'est particulièrement
frappant dans les séquences de fusillades. On dirait
qu'ils attendent les balles…
T. K. : J'essaie de filmer ces séquences comme
des cérémonies et les cérémonies japonaises sont
globalement assez statiques… De plus lorsque vous
regardez des documentaires sur le Vietnam, par exemple,
vous constatez que pendant les fusillades les gestes
sont très limités.
HK : C'est donc une volonté de réalisme ?
T. K. : Non, ce n'est pas ce que je veux dire.
Mais la mort peut surgir à tout moment, à l'improviste.
Là est la vraie violence. Si l'on s'y prépare, si
elle est annoncée ce n'est plus de la violence,
c'est autre chose. Je ne veux surtout pas la magnifier,
la rendre esthétique. Cela risquerait de créer des
malentendus ou de pousser des jeunes à s'y adonner
comme à un jeu, comme si c'était du catch… C'est
pour cela que je montre une violence qui éclate
brusquement, par flashes. Que je la rends vraiment
horrible, effrayante. Dans la scène du meurtre du
chez yakuza dans Kids Return, j'ai voulu que le
tueur soit le plus ordinaire possible, pour créer
cet effet de surprise. Et j'ai si bien réussi mon
coup que mon assistant a voulu refouler l'acteur,
croyant que c'était un badaud… (rires) J'essaie
toujours de surprendre l'équipe. Pour la fusillade
dans le bar, dans Sonatine, j'ai fait éclairer un
côté de la pièce et j'ai demandé aux tueurs d'entrer
et de tirer depuis le coin non éclairé. Les acteurs
étaient pétrifiés par la surprise et, sur l'écran,
l'effet est saisissant. Mais ce n'est pas une recherche
de réalisme. J'essaie simplement de capter des moments
rares, de recréer le hasard. C'est pour cela que
je laisse mes assistants faire les repérages sans
moi, et que je construit ma mise en scène et même
mes dialogues au dernier moment. Mes tournages sont
de véritables happenings où l'on ne cesse d'improviser.
un exemple : lorsque le chez yakuza est assassiné
dans Kids Return, il s'écroule et perd sa chaussure.
Ce n'était pas prévu et le costumier est même venu
s'excuser en m'expliquant qu'il n'avait pas pu trouver
la bonne pointure, etc. Mais on a évidemment gardé
cette prise.
HK : Votre style doit beaucoup au cinéma muet. A
Scene at the Sea ne comporte d'ailleurs quasiment
aucun dialogue.
T. K. : Je pense fondamentalement que le cinéma
est d'abord fait d'images, et qu'elles se suffisent
le plus souvent à elles-mêmes. Je n'envisage le
dialogue et la musique que comme compléments.
HK : Pourtant la musique de vos films régulièrement
signée Joe Hisaishi, est exceptionnelle. Comment
se passe votre collaboration ?
T. K. : Il n'y a pas de règles. Pour A Scene
at the Sea et Sonatine il a écrit la musique une
fois le film terminé. Au mixage, lorsque j'ai voulu
changer la place de certains morceaux, nous nous
sommes sacrément engueulés. Mais le succès en Europe
de la bande originale de Sonatine a été tel que
Joe, apprenant que je débutais un nouveau film,
est venu me trouver pour me proposer ses services.
Il a cette fois assisté au tournage et composé la
musique au fur et à mesure. Et il a fini par s'habituer
à mes petites interférences (rires).
HK : Ca vous ennuie d'être comparé à Tarantino ?
T. K. : Oh, ils ont trouvé ça au Japon : " Le
Tarantino japonais ". Au début, ça m'a pas mal embêté.
Je suis donc allé voir Reservoir Dog et j'ai effectivement
noté quelques similitudes. Mais je me suis vite
rappelé que Violent Cop, mon premier film, datait
de trois ans auparavant. Ca m'a soulagé, d'autant
que Tarantino me cite régulièrement dans ses interviews.
HK : Vous ne revendiquez donc pas d'influences ?
T. K. : Vous savez, avant de passer é la mise
en scène j'avais dû voir en tout et pour tout deux
films : Le Jour le plus long et un film de Pietro
Germi, Le Disque rouge. Depuis que je suis réalisateur,
mes amis ne cessent de me dire : " Tu devrais aller
voir tel ou tel film ". Mais j'ai trop peur de subir
des influences malgré moi, si je suis vraiment ému
par un film. Je me protège donc en essayant de me
concentrer uniquement sur leurs défauts. L'autre
jour, j'en regardais un qui en était bourré mais
j'ai fini par me rendre compte que c'était un de
mes propres films (rires).
HK : Que ce soit dans vos films ou dans vos émissions
de télévision, vous utilisez un humour très froid,
très distancé.
T. K. : C'est probablement parce que j'ai moi-même
pratiqué le manzaï. Le principe y est de ne surtout
pas faire participer le public, de le tenir à distance.
Je me suis fait virer par un directeur de théâtre
pour avoir pris à parti un spectateur qui riait
trop fort.
HK : Vos personnages semblent avoir conscience de
leur destin, et accepter de le suivre jusqu'au bout.
Est-ce votre attitude face à la vie ?
T. K. : Absolument. J'étais un comique au sommet
de sa popularité mais je me suis battu avec l'éditeur
d'un journal. Résultat, la police est intervenue
et j'ai été interdit de télévision pendant plusieurs
mois. Je suis revenu, je suis remonté en haut de
l'échelle mais mon accident m'a fait retomber. Je
me suis encore relevé. La vie est faite d'allers-retours.
On essaie de changer mais on n'y arrive pas, on
se casse la gueule et on recommence.
HK : Vous êtes donc résolument optimiste ?
T. K. : Oh, probablement cinquante fois plus
que la moyenne. Je suis très concret, très objectif.
Après mon accident, on me croyait mort. Puis les
médecins ont dis que j'allais vivre à l'état végétatif.
Ca m'a fait rire. Je savais qu'ils se trompaient.
Puis j'ai vu mon visage abîmé et l'ai trouvé intéressant.
C'était une nouvelle expérience. J'essaie de toujours
réagir ainsi. Je me demande si j'y arriverais si
j'étais braqué par un gangster dans la rue. Ce serait
un bon test pour savoir si mon optimiste est vraiment
à toute épreuve…
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