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KITANO, CINEASTE DE SON TEMPS

QUESTIONS : Parlez-nous de vos différentes méthodes de travail. J'ai été surpris en apprenant que vous aviez demandé à vos acteurs quel serait la meilleure fin possible à " Hana-Bi ". Suivez-vous le script ou inventez-vous les scènes au fur et à mesure que le film avance ?

TAKESHI KITANO : D'habitude, nous avons un synopsis au départ. Après le début du tournage, je n'aime pas forcer mes acteurs à jouer d'une certaine façon… En fait, dès qu'ils ont trouvé leurs marques, leurs rythmes, je les laisse un peu improviser autour du scénario original. Si je dois changer quelque chose au script, je demande toujours conseil à mon équipe. Il est clair que cela peu poser problèmes. Une fois, je devais utiliser un ferry pour traverser un lac. Après restructuration du script, la scène a été annulée. Quelqu'un a dû aller s'excuser auprès de la compagnie de location de bateaux en précisant que " le réalisateur avait changé d'idée ". Ce genre de chose arrive fréquemment !
Quand je suis confronté à un choix, je choisis toujours la meilleure solution, au détriment de tous le reste. Par contre, à Hollywood, c'est l'inverse : le film doit se construire autour du script et non l'inverse. Ca coûte tellement cher, que l'improvisation ne peut exister ! Si vous n'êtes pas content, vous êtes viré (rires).


Q : Akira Kurosawa utilise des peintures pour montrer à son équipe et à ses acteurs ce qu'il attend d'eux. Dans " Hana-Bi ", vous utilisez également vos peintures comme fil conducteur. Est-ce pour les mêmes raisons, pour guider vos collaborateurs dans la droite ligne de vos pensées ?

T. K. : Même si je fait quelques dessins pour aider mon équipe, la plupart des scènes restent dans ma tête. Au commencement, nous allons voir les lieux possibles pour le tournage. Ca m'aide parfois à créer d'autres scènes et me permet de trouver des raccords intéressants entre les plans.
Beaucoup de réalisateurs veulent que tout soit parfait. Pour ma part, j'aime laisser une dose de hasard et d'erreurs apparaître à l'écran. Il m'arrive souvent de changer la direction de l'action. Donc, la lumière n'est pas toujours en raccord avec la réalité. Au départ, je dis toujours ce que je désire à mon équipe qui n'est jamais d'accord et me prend pour un fou . Je tourne comme je veux et dis à mes assistants que je vais tout arranger au montage ! (rires)


Q : Vous vous occupez de tout, de l'écriture du script jusqu'au montage. Pensez-vous que ce dernier soit la partie la plus importante de votre job ?

T. K. : Monter un film est comme sculpter un model. Vous avez la plupart des prises, il ne reste plus qu'à les emmêler. Le fait d'assembler les scènes m'appartient car c'est vraiment la partie la plus intéressante du travail ! Quelque fois, vous n'avez pas les parties nécessaires et vous devez improviser et même tricher ! vous espérez que le spectateur ne va pas voir le film 3 fois et découvrir les petites erreurs que vous avez été obligé de commettre (rires)…
Parfois quand tout va bien, j'arrive à couper les scènes dans ma tête. Une scène d' " Hana-Bi " (ou l'on voit un punk attendre à côté de la voiture et se prendre un coup dans la tête) à été tournée tel quel, sans changements ultérieurs dans les plans. J'avais la scène en mémoire et je l'ai filmée tel quel ! D'habitude j'aime utiliser un maximum de pellicule afin de pouvoir sélectionner les meilleurs plans.

Q : Donc, quelquefois, vous avez déjà une image précise de ce que vous voulez filmer avant de commencer de tourner.

T. K. : Oui. Avant de tourner cette scène, je vois l'action en esprit. Ainsi, je peux réaliser le plan comme je l'entend. Hélas, il m'arrive souvent que mon cerveau soit vide. Ca arrive quand j'ai tourné une infinité de plans dans une journée. C'est le pire moment de tournage, car je dois me concentrer pour ne plus filmer n'importe quoi.

Q : Est-ce que vous passez par les mêmes étapes lorsque vous préparez une émission à la télévision ?

T. K. : Pas du tout ! Quand je vais à la TV, c'est juste pour jouer. Je ne vais pas là-bas pour travailler. Je ne lis jamais de script. La plupart du temps, d'ailleurs, je ne sais même pas ce que je dois présenter (rires) Même si vous vous préparez à l'avance, un programme TV va toujours dans une autre direction que celle souhaitée. Dans un film vous pouvez suivre votre propre ligne directionnelle. Une fois, je faisais une émission à la télévision qui durait 2 heures. On nous avait donner de la nourriture et des boissons pour tenir tout l'après midi. J'ai commencé à boire et ai passé le reste de l'émission à dormir derrière un canapé. Les autres invités ont dit : " Oh, Takeshi dort encore " (rires) . Je n'ai rien entendu du tout, mais c'était vraiment la meilleure émission que j'aie animée ! C'est toujours comme ça à la TV, alors pourquoi préparer quelque chose ?

Q : Vous avez commencer votre carrière à la télévision sous forme de duo comique (Un manzai n.d.t.). Avez-vous récemment vu un de ces duos révéler un vrai potentiel comique ?

T. K. : Je ne sais pas. Je ne les regarde jamais. En fait, les duos comiques passent souvent à la même heure que moi à la télévision.

Q : Un de ces manzai nommé " The Drones " connaît un succès grandissant, surtout depuis qu'il a décidé de passer la classe politique et intellectuel à la moulinette. Que pensez-vous de ce genre de provocations ?

T. K. : Le show que font ces comédiens est exactement le même que que celui que je faisait il y a 10 ans. Tous ces jeunes comiques m'ont regardé dans leur jeunesse et m'ont vraiment apprécié. Ils jouent exactement de la même manière que moi, exagérant les situations pour ne pas vexer les classes incriminées. En fait, le style est différent, mais les idées, elles, n'ont pas changé ! j'ai vraiment été le premier à oser prendre des risques à la télévision.

Q : Avez-vous déjà regardé ces nouvelles têtes autour de vous en vous demandant ce que vous faisiez encore là, et pour combien de temps ?

T. K : Oui, la lutte est rude à la télévision. Il y a toujours des gens pour vous comparer avec d'autres, vous trouvant meilleur ou moins bon suivant la situation. Mais maintenant, Takeshi Kitano est aussi un réalisateur ce qui lui laisse un peu plus de marge qu'avant (rires)… Maintenant que je suis devenu un réalisateur célèbre, il m'est beaucoup plus facile de jouer à la télévision. Par contre, je suis compatissant envers ces pauvres vieux comiques qui doivent composer avec une horde de jeunes talents !

Q : vous avez aussi écrit des livres (environ 60 maintenant). Beaucoup de ces bouquins sont vraiment sérieux, à des lieues de vos talents télévisuels. Quels sont les sujets sociaux qui vous préoccupent vraiment actuellement ?

T. K. : Après la guerre, le système japonais a totalement changé et nous avons connu une croissance exceptionnelle. Maintenant, avec le recule, on se rend compte que de nombreux problèmes se sont développés au fil des ans. Je suis né juste après la fin de la guerre, et ai été élevé aux sitcoms américains. Tous les enfants rêvaient d'avoir une maison américaine, avec le frigo, le jardin et le garage intégré. Au Japon, nous avons essayé de reproduire inconsciemment ce modèle, allant de déceptions en déceptions ! Maintenant, nous nous rendons compte que les américains ne vivent vraiment pas comme ça. Nous commençons à chasser ce rêve utopique et affrontons enfin les problèmes de la réalité industrielle. De la même manière, nous avons essayé d'imiter les bons côté du système américain (démocratie et droits humains). Hélas, nous nous retrouvons avec des problèmes insolubles (en éducation par exemple). Les enfants frappent leurs professeurs, quittent tout et se font tuer par leurs parents. Et quand nous regardons les Etats-Unis, nous voyons exactement la même chose : Le système judiciaire corrompu, les lois qui laissent en liberté un O.J. Simpson, la culture en décadence et la drogue.
Depuis 50 ans, nous avons toujours cherché à suivre les traces des américains et marché dans la même direction. Quand on regarde le Japon aujourd'hui avec ses conflits familiaux et ses problèmes de drogues, il suffit de regarder les Etats-Unis et comprendre qu'à force de vouloir leur ressembler, le mymétisme a été totale, dans tous les domaines !


Q : Je comprend ce que vous voulez dire à propos des jeunes aujourd'hui : Le quartier de Shibuya est devenu vraiment effrayant au fil du temps…

T. K. : Les parents sont effrayés par leurs propres enfants. Pour les gosses, devenir adulte signifie foutre le bordel dans le train. Nous avons perdu la distinction entre le droit et les devoirs. Maintenant, tout le monde ne pense qu'à ses droits et oublie complètement les obligations nécessaires à toutes civilisations. Nous avançons dans une bien étrange direction…


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