KITANO
Versus "BEAT" TAKESHI
QUESTIONS : Depuis
quelques temps, beaucoup de jeunes réalisateurs tournent leur
premier film. En avez-vous déjà vu d'excellents ?
TAKESHI KITANO : J'ai une gigantesque collection de films
de jeunes réalisateurs. J'ai d'ailleurs fait partie du jury
du Tokyo Sport Film cette année pour désigner le meilleur
premier film. Nous avons pu choisir le film que nous voulions,
qu'il fasse partie d'une grosse compagnie ou nom ! Il y a
eu beaucoup de films à " problèmes " ces derniers temps car
ils sont un peu le reflet de la société actuelle. Certaines
réalisations auraient d'ailleurs plus fonctionné sous forme
de documentaires. En effet, je ne crois pas que tous les sujets
soient faits pour le cinéma.
Q : Quelques réalisateurs viennent du monde de la télévision.
Quand vous avez réalisé votre premier film il y a 10 ans,
il y avait une sorte de préjugé négatif vis-à-vis des gens
venant du monde du petit écran. Qu'en est-il aujourd'hui ?
T. K. : Ca n'a pas tellement changé : quand Kurosawa veut
filmer un temple, on le laisse faire. Moi, en tant que comique,
je n'ai pas le droit de prendre une prise. Ma célébrité télévisuelle
m'a vraiment desservi ! Les moines du temple croient qu'ils
ne seront pas capable de contrôler les mouvements de foules
d'admirateurs. Depuis Hana-Bi (et le Lion d'or), je dois reconnaître
qu'il m'est beaucoup plus facile de filmer comme j'en ai envie.
Q : Kurosawa se plaignait aussi il y a quelques années, disant
que les bureaucrates japonais et la police faisaient tout
pour empêcher une caméra de filmer quelque chose dans le pays
! Un autre problème, c'est que la plupart des metteurs en
scènes japonais jugent surtout leurs films d'après le succès
et l'argent qu'il vont leur rapporter.
T. K. : Avant, il n'y avait que très peu de compagnies
qui acceptaient de financer un film. Il fallait donc faire
un maximum de recettes pour amortir le projet et devenir rentables.
Maintenant, avec l'appuis des chaînes de télévision et autres
firmes, un film comme " Princesse Mononoke " rapporte surtout
de l'argent grâce à la publicité et au marketing gigantesque
qui accompagnent sa diffusion.
Q : Un autre problème, c'est que la majeure partie des cinémas
au Japon sont tenus par trois grands groupes qui refusent
souvent de diffuser un film indépendant…
T. K. : Oui, il est vrai que la majeure partie des salles
de cinéma appartiennent à des majors puissantes. Cependant,
grâce à l'émergence d'une passion cinématographique collective,
une série de multiplexes indépendants ont vu le jour. J'ai
été ainsi en mesure de louer une soixantaine de salles pour
diffuser " Hana-Bi " en toute liberté.
Q : Avant la création de votre propre studio de diffusion,
Office Kitano, vous avez fait trois films avec Shochiku. Après
votre 3ème film (Sonatine), vous avez eu quelques démêlés
avec le producteur Kazujoshi Okuyama. C'est pour cette raison
que vous avez décidé de distribuer vous même vos films ?
T. K. : Le merveilleux Mr. Okuyama... (rires). Quand nous
avons vu les rush de " Sonatine ", Okuyama m'a dit que ce
n'était pas un film et qu'il refusait de voir son nom au générique.
Peu de temps après, " Sonatine " gagnait un prix au festival
de Taorima en Italie. Bien entendu il le garda bien pour lui,
et ce ne fut que deux ans plus tard que j'apprit la nouvelle
grâce à l'interview d'un journaliste italien !
Q : Maintenant que vous rencontrez beaucoup de succès en tant
que réalisateur, allez-vous laisser tomber vos shows TV et
vous concentrer exclusivement sur vos films ?
T. K. : Apparaître à la télévision me permet de gagner
l'argent dont j'ai besoin pour faire mes films. Il est clair
que si je ne faisait que des films, je ne pourrais plus manger
(rires). Avec " Hana-Bi ", j'ai enfin gagné assez d'argent
pour réaliser quelque chose sans passer par la TV. En fait,
jouer les réalisateurs est une sorte de hobby pour moi !
En tant que comédien, bosser pour de la télévision me permet
d'inventer les gags que je reprend dans mes films. En plus,
en tant que réalisateur bourré de talent, je peut faire des
farces sans que personne n'ose se plaindre (rires). Donc,
travailler sur les deux fronts m'apporte une sorte de synergie
indispensable à mon propre développement.
Faire un film par an et continuer à jouer au singe dans des
émissions TV est relativement facile. En plus, cela me rapporte
pas mal d'argent (rires) !
Q : Mais comment faites-vous pour changer aussi facilement
de rôle, sérieux au cinéma, et comique à la télévision ?
T. K. : Si vous comparez le cinéma et la télévision à un
jeu comme le football ou le base-ball, vous comprendrez que
chaque sport à ses propres lois. Ainsi, il suffit d'apprendre
ces règles pour pouvoir ensuite facilement jongler de l'un
à l'autre en toute liberté.
Q : Beaucoup de comédiens ont essayé de passer d'un rôle comique
à un rôle dramatique. Il me semble que vous êtes le seul à
y être arrivé.
T. K. : Vu que j'ai commencé ma carrière comme comédien,
les gens rigolaient constamment à chacune de mes apparitions,
quel que soit le rôle joué. Il a fallu attendre vraiment longtemps
(au moins 5 ans) pour que je soit considéré sérieusement.
J'ai joué beaucoup de méchants personnages à la télévision.
Au bout d'un moment les gens ont commencé à distinguer les
deux facettes de mon personnage. Mais il a fallu attendre
un sacré bout de temps ! La télévision et le cinéma s'influencent
l'un et l'autre, mais sont en réalité complètement séparés.
Q : On vous a vu récemment dans " Johnny Mnemonic " aux Etats-Unis.
Vous sembliez prêt à tourner un film là-bas, mais, depuis
votre accident, on dirait que vous avez négligé ces plans.
Que s'est il passé ?
T. K. : Je pensais que faire un film avec Keanu Reeves
m'ouvrirait les portes d'Hollywood. Mais après les prises
de vues, on m'a gentiment fait comprendre que je n'avais plus
rien à faire ici . Je suis passé sans laisser une trace. Maintenant,
si je refaisais un film aux Etats-Unis, je crois que j'y laisserais
une marque plus voyante (rires)
Q : Pourquoi dites-vous n'avoir laissé aucune trace dans ce
film ?
T. K. : Pour être honnête, je crois que l'on peut dire
que ce film était vraiment ennuyeux. J'aurais dû lire le scénario
un peu plus attentivement avant de plonger plus avant.
Q : Auriez-vous envie de travailler avec des acteurs américains
? Si oui, lesquels ?
T. K. : C'est difficile pour moi de parler des acteurs.
En effet, ne maîtrisant pas la langue anglaise, je ne peux
pas savoir si le comédien apparaissant à l'écran dit bien
son texte ou non. Je connais les acteurs célèbres mais sans
comprendre vraiment pourquoi ils le sont ! (rires)
Q : Préféreriez-vous apparaître dans un film de gangster que
dans un film de science-fiction ?
T. K. :Oui, ce serait vraiment préférable. Un film d'action
serait aussi appréciable, car je ne peut pas faire grand-chose
d'autre à cause de la barrière du langage. Et il faudrait
que je puisse choisir mes partenaires.
Dans " Johnny Mnemonic ", j'ai vraiment été étonné par la
différence entre le script et le film ! Si je retourne à Hollywood,
j'aimerais avoir une meilleure idée, être mieux informé.
Dan ce film, je devais jouer un yakuza tatoué. Pas de problème,
tout le monde savait que la plupart des truands japonais portent
des tatouages. Seulement là, l'équipe de maquillage voulait
me dessiner une sorte de fleur que l'on trouve sur les shorts
aloha ! (rires) . Les américains n'auraient pas fait la différence,
mais je me demandais ce que penseraient les japonais de ce
terrible tatouage !
En fait, ça aurait mieux joué si j'étais arrivé là-bas avec
une idée bien précise en tête. Seulement, je me trouvais dans
un endroit si étrange, que je faisais à peu près tout ce que
l'on me demandait pour en finir plus rapidement. Je savais
que ce qui m'attendait allait être différent, mais je n'aurais
jamais cru que ce serait un tel changement !