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En s'attaquant pour la première fois à un film d'époque, et en faisant revivre à l'écran l'un des héros les plus populaires de la culture japonaise (Zatoichi, le masseur aveugle, imbattable au sabre), Kitano transpose, dans un genre nouveau pour lui, la virtuosité dont il avait fait preuve dans ses films de Yakusas. Cet exercice sanglant et ludique, qui mêle d'éblouissantes scènes de combat à des rythmes de comédie musicale, tout en développant une fable sur la tromperie des apparences, lui a valu un triomphe à Venise, où il a remporté le prix de la mise en scène.
Zatoichi est votre premier film d'époque, mais Dolls, avec son esthétique (surtout celle des costumes) très stylisée, a dû vous préparer à cette expérience nouvelle?

TK: En partie, oui. Comme vous le savez, j'ai collaboré très étroitement avec Yohji Yamamoto, et en particulier la robe en forme de kimono qui apparaît dans la dernière partie. J'ai beaucoup aimé ces vêtements qui avaient une allure japonaise traditionnelle. Pendant la préparation de Zatoichi, j'ai demandé à Yohji de travailler de nouveau avec moi, mais c'était une production d'une telle ampleur qu'il ne pouvait pas l'assurer seul. Nous avons alors demandé à la fille d'Akira Kurosawa, Kazuko, de dessiner les costumes. Nous nous sommes ainsi concertés à trois, mais le costume de Zatoichi, c'est à Yohji que nous le devons: c'est lui qui a suggéré d'en changer la couleur et d'opter pour ce bleu élégant. Cela m'a conduit à changer aussi la couleur de la canne-épée. Dans la série d'origine, elle avait des tons de blanc écru et j'ai voulu qu'elle soit d'un rouge éclatant. Par ricochet, cela m'a décidé à me teindre les cheveux en blond. J'ai gardé cette couleur de cheveux dans mes shows télévisés, pendant les six mois qui ont précédé la sortie du film au Japon, pour habituer les spectateurs à me voir comme ça! Généralement les films japonais en costumes se situent dans un passé plus lointain et jusqu'au XVIII siècle. Zatoichi, comme La Légende du grand judo et Barberousse, se déroule au XIXe siècle.

Quelle a été votre inspiration pour recréer cette période ?

J'aurais pu opter pour une reconstitution méticuleuse et élaborée, dans la mesure où à cette époque, par exemple, la façon de marcher des samouraïs et celle des citadins étaient très différentes. Mais cela posait des problèmes presque impossibles à résoudre car les comédiens d'aujourd'hui n'ont ni la charpente, ni les postures, ni la taille des Japonais du XIX, siècle. J'ai donc abandonné l'idée d'une fidélité absolue à la période. Au XIXe siècle, le crâne était rasé et les gens portaient des perruques qui changeaient la forme de la tête. On s'est rendu compte que de quelque manière que nous appliquions le maquillage, malgré tout le soin que nous y mettions, il était impossible de cacher complètement la ligne de partage entre la peau du crâne et la perruque. Pour dissimuler cette imperfection, j'ai fait beaucoup de mouvements d'appareil et renoncé le plus souvent au plan fixe que j'aime d'habitude, mais qui dans ce cas aurait risqué de révéler cet artifice.

D'habitude, vous commencez à écrire le scénario d'après des images que vous avez en tête. Avez-vous travaillé de façon semblable, malgré la nécessité de construire une histoire très élaborée avec de nombreux personnages?

Je n'ai pas changé grand-chose à mes habitudes pour Zatoichi. Comme je le fais toujours, je suis parti d'images, cette fois (comme souvent) au nombre de quatre. La première: Zatoichi entrant dans la petite ville; la deuxième: la rencontre des paysans avec les citadins et leur mauvais traitement par de méchants yakusa; la troisième: le combat entre les malfrats et les gardes du corps des yakuzas d'une part, et Zatoichi de l'autre; la quatrième: la danse finale.

C'est la première fois que vous réalisez un film qui vient d'une proposition extérieure. Quelle est l'origine du projet ?

Il m'a été proposé par une dame qui est propriétaire d'un théâtre dans la partie orientale de Tokyo, et l'une des personnalités prééminentes dans le monde du spectacle. En fait, madame Chieko Saito avait été un de mes mentors il y a une trentaine d'années, quand j'étais un acteur comique débutant, pendant ma période Asakusa. Elle était aussi une amie très proche du comédien Shintaro Katsu qui a joué Zatoichi dans les épisodes originaux au cinéma (25 films) et à la télévision (une centaine de téléfilms) entre 1962 et 1986. Elle est venue me voir, il y a quelques années, pour que je reprenne le rôle de Zatoichi, tout en honorant la mémoire de Shintaro Katsu, disparu en 1996. À l'origine, elle m'a demandé d'être le metteur en scène, mais, quand nous avons discuté du choix de l'interprète, elle m'a dit que bien sûr ce serait moi! J'ai été pris de panique à l'idée d'incarner un personnage identifié à ce point à un comédien spécifique. J'ai dit finalement à Mme Saito que j'acceptais sa proposition à une seule condition: je garderais les attributions de Zatoichi - il serait un masseur aveugle, maître dans le maniement de l'épée et un génie au jeu; en dehors de ces caractéristiques, tout le reste serait de ma propre invention. Elle m'a donné son accord et le film a pu se faire.

Quelle a été votre approche du personnage ? Il semble, par exemple, profondément indifférent aux autres, qu'il les protège ou qu'il les combatte...

C'est très différent de l'original, qui avait plus de sympathie pour les personnages autour de lui, était plus impliqué dans leurs problèmes et se battant pour eux. Mon Zatoichi ressemble plus à une machine à tuer, détaché par rapport à son entourage. C'est notamment parce que je voulais que ce film soit un cadre pour toutes formes de divertissement: la comédie, l'action, la danse, la musique. Les personnages et les interprètes sont là pour montrer leurs talents, leur art, ce qu'ils font de mieux. Pour moi, le spectacle, dans Zatoichi, était aussi important que l'intrigue centrale impliquant le protagoniste. Si j'avais mis davantage l'accent sur l'aspect humain de Zatoichi, il me fallait développer les autres personnages, ainsi que les scènes dramatiques ou émotionnelles. Ce faisant, je me serais rapproché des films interprétés par Katsu au risque de les copier, et je ne le voulais en aucune façon. Je ne souhaitais pas non plus surjouer dans le style de la Méthode, qui était aussi celui de Shintaro Katsu.

Il y a un contraste entre l'aspect plus visuel et stylisé de Zatoichi et l'humanité des personnages secondaires: les deux sœurs, et même son adversaire le samouraï Hattori, dont le contexte est plus développé.

J'ai entrepris ce film avec l'idée que le public connaissait déjà Zatoichi, son passé, le cadre de ses actions. J'ai donc décidé de laisser de côté l'arrière-plan de son personnage puisque je travaillais sur un acquis. Par ailleurs, à ce stade, je ne pouvais pas me soucier du public international. Je ne pensais qu'au public japonais moyen. Sinon il m'aurait fallu réaliser un film de trois heures. Bien sûr, c'était un Zatoichi très différent par certains côtés, et j'avais dans ma tête le passé de mon Zatoichi. C'était un enfant abandonné, un bâtard, probablement d'un marchand portugais qui avait débarqué au Japon et avait eu une liaison avec une fille de la campagne, avant de repartir dans son pays. Le gosse était né aveugle et, dans sa jeunesse, avait été brimé par ses camarades à cause de sa cécité. Obligé de se défendre contre ses agresseurs, il avait développé son talent à l'épée. Il était hors de question de filmer ces séquences, d'autant que, comme je l'ai dit, Zatoichi est une marque déposée, un icône du film en costumes japonais. Pour ce qui est des autres personnages, c'est une règle dans la série de Zatoichi qu'il ait en face de lui un adversaire puissant et adroit. Je m'y suis soumis. J'ai fait de Hattori, malgré son talent, un samouraï sans maître, un ronin. Curieusement, il n'a pas de travail. Pour expliquer cette contradiction, j'ai montré dans un retour en arrière que, s'il est très doué pour le traditionnel combat à l'épée, il ne sait pas utiliser l'épée en bois qui permet des coups tordus. C'est ainsi qu'on le voit se faire battre par un ronin sous les yeux de son seigneur. Et qu'il perd son emploi. Quant aux deux geishas, c'est une nécessité pratique qui me les a fait ajouter au récit. Daigoro Tachibana, qui joue le travesti geisha, travaille pour la dame qui m'a offert le projet, et elle m'a demandé si je pouvais utiliser ce jeune acteur très doué en lui mettant un maquillage féminin. J'ai alors pensé à un personnage nouveau, et j'ai dû réécrire le scénario. Après avoir fait cela, Chieko Saito est revenue vers moi pour me parler d'un autre garçon, plus jeune, aussi bon comédien que Tachibana, avec un très beau visage, à qui je pourrais confier un rôle. J'ai donc créé un deuxième travesti geisha qu'incarne Yuko Daike, dans les flash-back. D'où une nouvelle version du scénario!

D'habitude c'est le héros qui a une femme compréhensive, mais, ici, c'est Hattori.

Dans plusieurs épisodes de la saga Zatoichi, Katsu tombait amoureux d'une geisha ou de la fille d'un marchand ou d'un artisan. Mais je ne voulais pas, pour les raisons que j'ai déjà dites, me retrouver avec des scènes émotionnelles qui ressembleraient à celles interprétées par Katsu, et c'est pour cette raison que j'ai donné à Hattori une très belle épouse.

Le choix de l'interprète du garde du corps était capital pour établir un contraste avec Zatoichi. Avez-vous pensé tout de suite à Tadanobu Asano, et pour quelles raisons?

J'avais travaillé avec lui sur le film de Nagisa Oshima Tabou (Gohatto), et même avant, je le connaissais comme un acteur de grand talent. À franchement parler, je n'aimais pas vraiment la façon dont Nagisa Oshima l'avait mis en scène dans son film. J'aurais, quant à moi, dirigé son jeu dans d'autres directions. Il a une présence impressionnante à l'écran, et je voulais mieux utiliser son potentiel. C'était une bonne occasion pour lui faire jouer le rival de Zatoichi.

Dans tous vos films, l'aspect chorégraphique est très développé; ici encore vous accordez une grande importance aux mouvements des corps dans les scènes de combat, mais aussi chez les paysans qui travaillent dans les champs, ou dans le ballet final. On pense à une comédie musicale.

Quand vous faites un film en costumes et que vous êtes un metteur en scène japonais, si vous le réalisez dans un style classique et authentique, les critiques, inévitablement, vont faire des comparaisons avec des grands cinéastes du passé comme Kurosawa. Je voulais donc, pour Zatoichi, changer radicalement le style du film historique. Mon but fut de créer un tempo pendant tout le film et de terminer avec le rythme intensif du tap dance. Dès l'introduction, j'adopte cette vitesse d'exécution, pour que le spectateur ait le sentiment d'être entraîné dans un seul souffle jusqu'à la conclusion. Le rythme de ce film est beaucoup plus enlevé que dans aucun de mes autres films, et cela me permet de masquer les inexactitudes historiques! Par ailleurs, si les combats à l'épée sont en effet inhabituellement vifs, le maniement de l'arme et les mouvements des combattants sont très authentiques. J'ai toujours été mal à l'aise devant la représentation de ce genre de combats à l'écran, qui me paraissent souvent acrobatiques et loin de toute réalité. J'ai voulu renouveler le genre en mêlant ces éléments variés en un seul film, et en recherchant une plus grande vérité.

Avez-vous eu recours à des experts en arts martiaux?

J'étais assisté d'un spécialiste de combats de sabre, mais, en fait, j'ai chorégraphié moi-même presque toutes les scènes d'action. Pas seulement celles de Zatoichi.

Dans vos films policiers, les séquences de fusillade sont toujours très spectaculaires. Que vous a apporté cette nouvelle discipline ?

Dans ce film, je me suis rendu compte de la différence majeure entre la mise en scène de fusillades et celle de combats à l'arme blanche: c'est celle de la distance entre les personnages. Avec des armes à feu, je ne me préoccupe jamais de la distance, puisque les combattants peuvent être loin les uns des autres: qu'on les filme séparément ou à bout portant, ça marche à tous les coups. Mais, dans un combat au sabre, la proximité est imposée. Au point que lors du tournage du dernier Zatoichi avec Katsu, à y a eu un tragique accident: comme ils utilisaient de vraies armes, il a grièvement blessé son adversaire. Dans mon film, on n'a pas employé de vrais sabres, mais je tenais à ce que la distance entre les combattants soit véridique: je ne voulais pas tricher avec l'espace. Les répétitions étaient dangereuses. D'autant plus que, jouant un aveugle, je jouais avec les yeux fermés ou baissés... Je peux vous dire qu'à certains moments les sabres des autres interprètes ont effleuré mes paupières, manquant de me transformer en véritable Zaotichi! De ce que je sais, le but n'est pas tant de couper en deux l'adversaire que de l'atteindre à certains points précis, comme l'artère carotide, pour le neutraliser d'un seul coup. C'était donc un défi de régler ces combats. Cependant, quand J'étais un jeune acteur comique, pendant ma période Asakusa, j'ai fait énormément de duels parodiques, ce qui m'a beaucoup aidé. Il se trouve que dans ce film, je me suis servi de plein d'éléments acquis lors de mes années de jeunesse: pas seulement le sabre, mais la danse, que j'avais apprise à l'époque, ainsi que la pantomime ou la gestuelle comique, qui ressurgissent dans certains épisodes. Tout cela vient de ma période d'apprentissage.


Comment avez-vous travaillé avec votre chef opérateur, en termes de découpage, de cadrage et de lumière ?

En général, je fais le découpage sur le décor, avec mon chef opérateur et mon directeur de la photo. Pour les scènes de combat, j'ai utilisé deux caméras, ce que je ne fais jamais d'habitude. Le chef opérateur était à la caméra n° 1, avec des instructions précises sur le cadre et les mouvements que je désirais. Son assistant était à la seconde caméra: je lui disais d'improviser, de se laisser spontanément guider par ce qu'il voyait. Et le plus souvent, j'ai choisi au montage la caméra n°2, qui était plus libre, plus organique, ce qui rendait furieux mon chef opérateur! Pour l'éclairage, j'ai le même directeur de la photo depuis le début, et je le laisse faire ce qu'il veut. Il est tellement bon! Pour le finale dansant, j'ai tourné à six caméras, pour la première fois.

Vous n'avez pas travaillé avec votre compositeur habituel, mais avec Keiichi Suzuki.

Joe Hisaishi, mon collaborateur habituel, est de plus en plus demandé... et de plus en plus cher! Plus sérieusement, quel que soit votre domaine, si vous travaillez trop, vous parvenez à vos limites en termes d'invention et de créativité. Il a été si surmené, entre mes films, les dessins animés de Miyazaki et d'autres encore, que j'avais le sentiment qu'il allait me livrer quelque chose de familier, de moins original. C'est du moins ce que je craignais. Et je savais que j'aurais besoin d'une musique très rythmique, pour la scène des claquettes. J'ai donc travaillé depuis le début avec cette troupe de danseurs appelée The Stripes. D'ordinaire, on tourne le film, et le musicien arrive après le montage pour composer sa partition. Mais, à cause de ces scènes de danse, les Stripes en ont conçu à l'avance les motifs rythmiques. Pour ce film, je voulais un collaborateur très proche, capable d'intégrer ces éléments préexistants, de leur adapter ses propres mélodies et ses arrangements. Il me fallait quelqu'un de très flexible. Or Keiichi Suzuki est moins un créateur à proprement parler qu'un producteur et arrangeur. Comme c'était un travail très atypique, j'ai dû lui demander jusqu'à six versions différentes. Il a même dû passer six jours et six nuits pratiquement sans dormir, pour me livrer la musique que je voulais!

Les séquences où les paysans dans les champs travaillent en rythme, ont-elles été préenregistrées ?

Nous avions préenregistré les cadences rythmiques, qui étaient lancées en playback sur le plateau, à travers d'immenses haut-parleurs. Je voulais une parfaite fluidité musicale: on entend la musique, puis s'y mêle le son des bêches ou des charrues en cadence.

La troupe des Stripes existe-t-elle depuis longtemps ?

Hideboh, le directeur de la troupe, a été formé à New York avec le professeur de Gregory Hines: ayant appris cette forme de claquettes très spécifique à la danse noire américaine, il est revenu au Japon, où il a fondé sa troupe avec deux autres garçons, il y a quelques années. Je les adore, et moi, je les trouve supérieurs à la fameuse troupe irlandaise, The Stomps. Je prends moi-même des cours de claquettes depuis deux ans avec Hideboh.

Il semble déjà difficile de réaliser un film qu'on interprète soi-même... Mais, en plus, le faire avec les yeux fermés ne devait pas faciliter les choses! Faisiez-vous des répétitions les yeux ouverts ?

Je pouvais vérifier les prises sur le moniteur vidéo après les avoir tournées, ce qui ne posait pas de problème. La seule difficulté, c'est que j'ai beaucoup de mal à retenir mon texte. Or, d'habitude, je demande à un assistant de se promener avec mon texte écrit en grosses lettres sur des panneaux, derrière la caméra... Avec les yeux fermés, ce n'était pas possible!

[ Propos reccueillis par MICHEL CIMENT et YANN TOBIN ]