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"Beat" Takeshi
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Takeshi Kitano, c'est une gueule. Buriné comme une terre brûlée par le soleil le plus aride, un regard d'une réfrigérante impassibilité et une gestuelle contrôlée dans ses moindres spasmes, la Kitano attitude est celle du samouraï. On attend son heure, que ce soit pour lancer l'attaque ou accueillir la mort. Pour combler une enfance bercée par les colères de son père Yakuza, il s'engage à corps perdu dans la première option. En cassant du sucre sur le dos de la société japonaise par l'intermédiaire de son duo comique TWO BEATS, il se sculpte, dans les années 70, une réputation d'emmerdeur notoire qui lui ouvre les voies du tube cathodique.
Adoré par les Japonais pour sa messe de la trash-culture (dont il tirera le film GETTING ANY), il s'essaie au cinéma grâce au sulfureux Nagisa Oshima qui l'engage pour jouer au fou de guerre dans le sublime FURYO. Une oeuvre phare qui va écraser l'emprunte de la tragédie sur les scénarios que choisit le comédien Beat Takeshi (surnom de l'acteur) pour satisfaire le réalisateur Kiitano: l'ardent VIOLENT COP, le magnifique SONATINE, le poignant HANNA BI, l'ardent ANIKI. Une filmographie écrite à la poudre qui invente un nouveau style de polar, contemplatif et sombrement poétique, à l'image d'une ballade romantique désespérée dont le terminus se situerait au cimetière de la morale. Sur des rythmes lents propices à attendre la morsure de la tragédie, Kitano dessine l'autoportrait d'un hors-la-loi à qui il ne reste qu'une ultime cartouche. En attendant l'année prochaine, sa prestation en Yakuza survolté dans le prochain film de l'épidermique Takashi Miike, titré pour l'instant IZO, Kitano a enfin touché dans le mille le public japonais qui avait jusqu'ici ignoré ses chef-d'œuvres. Sabre à la main, clope aux lèvres et décontraction dans les épaules, Kitano crache le morceau et explique sa vision très personnelle du mythe ZATOICHI. Posez un genou au sol, le maître parle.

Pour vous, que représentait la réalisation d'une nouvelle aventure d'un héros aussi populaire que ZATOICHI ?

TAKESHI KITANO: Reprendre un rôle qui fut créé et porté par le comédien Shintaro Katsu sur 25 films, jusqu'en 1989, ne se décide pas du jour au lendemain. Personnellement, je savais juste que cette série de films était très populaire auprès du public japonais. Mais ce n'était pas ce qui m'intéressait. Franchement, je ne fais pas attention à quel type de public je m'adresse. Si mon film plaît aux jeunes et aux personnes âgées, tant mieux, cela prouve que je me suis fait comprendre clairement. Personnellement, en ce qui concerne ZATOICHI, je n'avais vu que quelques épisodes sur cassette vidéo car je n'étais pas réellement fan de la saga et de ses principes… J'ai toujours trouvé que pour un justicier, il en faisait vraiment trop. Selon moi, il exagérait trop.

Pourtant, votre film est loin d'être sobre: ZATOICHI est peroxydé, des hommes se déguisent en femmes et les paysans dansent de manière très moderne.

C'est vrai. En fait, ce qui me déplaisait dans ces films était que le personnage de ZATOICHI était trop émouvant à mon goût. Il ne se contentait pas de découper des méchants en fines rondelles, il avait beaucoup de compassion pour les paysans ; sans arrêt à la limite de verser une larme symbolique. De plus, avec tout le respect que je dois à Shintaro, à chaque fois qu'il apparaissait à l'écran, j'avais l'impression que, même en aveugle, il me faisait de l'oeil. Du genre " vous avez vu comme je joue bien, comme j'impose ma présence ". Ironiquement, c'est un collaborateur extrêmement proche de Shintaro Katsu qui m'a approché pour me proposer de financer le film.

Selon vous, en quoi vous différenciez-vous vraiment du Zatoichi de Shitaro Katsu ?

Au départ, je voulais vraiment aller plus loin dans le comique. Mais mes producteurs m'ont demandé de ne pas jouer excessivement sur la comédie. C'est pour cette raison que j'ai créé le personnage de Shinkichi. En tant que comparse, il peut se permettre beaucoup plus de comportements singuliers que Zatoichi.

C'est la première fois que vous donnez des rôles féminins importants. Pourquoi avoir tant attendu ?

On a parfois dit, à tort, que mon cinéma était machiste. Si avant ZATOICHI les femmes apparaissent peu dans mes films, c'est justement que je les aime beaucoup. Je suis si timide qu'il m'a fallu tout ce temps afin de les inclure dans mes histoires. Peut-être que ce sont ceux qui font des films avec des personnages principaux féminins qui les détestent!

Plus encore que dans vos autres films, vous vous êtes servi de divers arts a priori antagonistes pour construire votre univers.

Certains journalistes ont vu dans ZATOICHI des influences indiennes pour la scène de danse et honk-kongaises pour les combats au sabre. Même si j'étais un spécialiste de ce genre de film - ce qui n'est pas le cas -, mes références sont toutes puisées dans les fondements de la société japonaise. Du kendo au théâtre No, il existe suffisamment de sources pour ne pas radoter d'une séquence à l'autre. je ne veux pas lasser.

C'est pour cultiver cette originalité qu'en plus de votre activité de cinéaste, vous peignez et chantez ?

Mon intention n'est pas d'apparaître dans tous les arts pour briller. Je viens d'un milieu plutôt pauvre. Cependant, je ne l'ai réalisé que lorsque je suis allé pour la première fois à l'école. Avant, je ne m'en rendais pas compte. Je n'ai jamais vraiment eu l'impression de souffrir de cette pauvreté. Mes tentatives dans la peinture ou la musique illustrent juste le fait que chacun peut tenter diverses expériences sans se compromettre. C'est pour cette raison que je n'aime pas trop faire d'expositions avec mes oeuvres. C'est seulement une expérience personnelle.

Lorsque vous utilisez ces éléments, a priori hétérogènes, comment pensez-vous les rendre cohérents ?

Parfois, quand un jeune metteur en scène me demande des conseils sur la mise en scène, je lui dis de réviser ses mathématiques. je crois que l'énergie d'un film ne se fait pas au hasard. L'enchaînement d'un récit n'est pas si éloigné de ABC. C'est une question de logique et de sensibilité.

Justement, vos films ont une structure très musicale, c'est une notion que vous travaillez au montage ou en amont au stade de l'écriture ou du tournage ?

Vous connaissez ces petites bédés dans le journal qui racontent une histoire en 4 cases ? et bien je construis mes films sur le même fondement. Au départ, j'ai 4 scènes autour desquelles j'articule certains éléments pour que cela soit compréhensible. Il en est de même pour la construction de mes scènes où, en général j'ai l'idée de quelques plans à " habiller " pour les rendre le plus puissant possible. En ce qui concerne le montage, comme je sais que c'est moi qui ai le droit de regard final, je peux me permettre de faire des scènes comme celle où les paysans bêchent un champ jusqu'à composer un rythme presque hip-hop. Cela me permettait de préparer les spectateurs à la scène finale de claquette qui aurait sûrement été rejetée dans un autre cas. Pour ZATOICHI, l'important résidait dans le fait d'obtenir un rythme rapide.

Vous continuez de tourner des émissions pour la télévision tout en réalisant vos films, Quelles sont les différences d'approche ?

Au Japon, on utilise 5 caméras pour filmer un show télé. Au fur et à mesure de mes années passées à faire des shows télé, j'ai peu à peu dirigé mes émissions. Lorsqu'on m'a proposé de passer à la réalisation sur grand écran, je me suis dit que ce serait sûrement plus simple que la télé, car au cinéma, il n'y a qu'une seule et unique caméra en général. Cela permet peut-être de se concentrer d'avantage sur l'essentiel.

Est-ce pour cette même raison que vous cadrez souvent en plans rapprochés. Que voulez-vous faire passer ?

La majorité du temps, si je tourne ce genre de plan, cela provient d'une contrainte géographique. En cadrant en gros plan sur un visage, vous ne voyez pas que, dans le décor, il y a un élément profondément disgracieux que je ne veux pas montrer Le gros plan me sert juste à cacher ce qu'il y a autour de la scène. (rires)

Quel sentiment conservez-vous de votre expérience américaine ?

On croit souvent que je n'ai pas continué ma carrière là-bas parce que je n'aime pas les Américains mais c'est faux : le temps des différents est passé. Je vais vous raconter une anecdote. Mon père était artisan. Juste après que nous ayons perdu la seconde guerre mondiale, de nombreux Américains étaient restés sur le sol nippon. Sans aller jusqu'au massacre, mon père les haïssait au plus haut point. Un jour, il m'a emmené à la mer. Dans le train, il y avait tant de monde que nous étions obligés de rester debout. Tout à coup, un soldat américain m'a donné sa place assise et a sorti une barre de chocolat pour me la donner. Mon père a commencé à pleurer et à remercier le soldat. Je ne comprenais pas exactement ce qui se passait mais, depuis ce jour-là, je n'ai aucun problème avec les Américains. Bien au contraire. Quant à ANIKI, il a été fait dans des conditions un peu particulières puisque toutes mes conditions ont été acceptées. J'ai conservé une grande partie de mon staff japonais. Si je peux refaire un film dans ces conditions, je ne vois pas pourquoi je m'en priverais. Seulement, je crains que l'on ne me donne pas un budget aussi important.

On dirait que dans le travail vous êtes aussi stable et impassible que vos personnages.

Tout provient de mon éducation. On a tous besoin de bases afin de gérer le mieux possible nos réactions. Autrefois, les repas étaient très cérémoniaux, avec une multitude d'étapes à respecter sans faute : Comment poser les baguettes, comment prendre les aliments Même si ma famille était relativement pauvre, ma mère tenait absolument à ce que nous suivions ces codes. Pour moi manger était moins un moment de plaisir ou une occasion de reprendre des forces que de participer à cette cérémonie du repas. Cette attitude se retrouve autant dans ma mise en scène que dans mes personnages. Le personnage d'Asano a une démarche identique, que ce soit dans son utilisation d'une corde pour nouer ses vêtements, ou dans sa façon de manier le sabre. Cependant, je montre aussi qu'il apprend en faisant des erreurs. S'il est humilié lors du combat avec un maître, c'est qu'il s'est défendu en prenant un sabre en bois par " la lame ". Dans un affrontement réel, cela lui aurait été impossible. Bien préparé, aucun guerrier ne ferait cette erreur. Personnellement en tant que metteur en scène, je tiens à ne pas me retrouver dans cette situation.

C'est pour garder le contrôle que vous écrivez, réalisez, interprétez et montez vos films ?

Peut-être. Mais parfois quand je pense à Eisenstein ou à Leni Riefenstahl, ce sont des réalisateurs qui ont réalisé des films formidables sous la pression. Je me demande toujours s'il faut être sous la menace pour faire des chef d'œuvres. Est-ce qu'avec un flingue collé sur la tempe je donnerais un meilleur travail?

Au Japon, la famille est un symbole très fort. Pourquoi vous montrez-vous toujours seul ?

C'est peut-être que j'ai peur de la solitude car, en fait, j'ai une grande famille. J'ai une fille qui vient de rentrer des Etats-Unis où elle a suivi des études pour être avocate. Mon grand frère était interprète, il a même servi d'intermédiaire entre les Japonais et les Américains durant la seconde guerre mondiale. Il était quasiment payé en boîtes de conserve. J'ai une sœur qui est mariée et un autre frère qui est prof à l'université. La seule chose que je continue souvent à faire seul, c'est manger. Jusqu'à très récemment, il m'était encore difficile de prendre un repas en compagnie de quelqu'un d'autre.

Il semble que malgré votre renommée, vous restez toujours un personnage mystérieux pour le public. Pourquoi tenez-vous à ne pas vous dévoiler, à ne pas vous engager ?

Je vais vous répondre en toute franchise. Je ne vote jamais. Au Japon, il n'y a pas de parti seulement des groupes qui affichent plus ou moins le même programme qui ne me convient pas. A mes yeux, ils sont tous pareil. Je crois que ce n'est pas mon rôle de prendre la parole à ce sujet. Et même si je le faisais, je suis certain que mes opinions seraient reprises, déformées puis assimilées. De plus, à cause de la présence de groupuscules néo-nazis, il serait peut-être dangereux pour moi de me prononcer. Je pourrais être tué ! je préfère critiquer tout le monde sans distinction. C'est pour cela que je porte de temps en temps un chapeau de fou pour mon show. L'avantage de passer pour un bouffon c'est que l'on peut se permettre de critiquer sans que cela soit mal pris. Comme vous vous moquez de vous-même, les gens sont plus tolérants, moins vigilants. Et c'est là que vous pouvez lancer l'attaque.

[ Propos reccueillis par Anthony Wong ]