LE NOUVEAU
ZATOICHI
ZATOICHI n'est pas
seulement mon premier film d'époque, c'est également
la première fois, depuis VIOLENT COP, que je réalise
un film à partir d'une idée de départ conçue
par d'autres que moi. Je redoutais que ZATOICHI soit un film
difficile à mettre en scène car les films en costumes
sont communément considérés comme étant
plus minutieux que les autres. Il s'est avéré,
au contraire, très amusant à réaliser.
J'ai trouvé que le processus lié à la reconstitution
d'une époque était sans doute plus stimulant sur
le plan de l'imagination, car au final, il m'a fallu tout réinventer.
Cela m'a autorisé des choses bien plus excentriques qu'à
l'accoutumée et m'a permis d'explorer des domaines où
je ne m'étais jamais aventuré jusque-là.
ZATOICHI est sur les plans créatif et artistique, l'une
des expériences les plus enrichissantes de ma carrière.
LA
LÉGENDE ZATOICHI
Zatoichi est l'un des héros de fiction les plus populaires
du Japon. Je pense que n'importe quel japonais de plus de trente
ans le connaît. Mais comme le dernier film réalisé
autour de cette figure légendaire date de plus de dix
ans, les jeunes japonais ignorent qui il est. J'espère
que mon film leur offrira l'opportunité de découvrir
ce héros.
LES
ORIGINES DU PROJET
Le projet me fut proposé de manière tout à
fait inattendue par Madame Chieko Saito, l'un de mes mentors
à l'époque où j'aspirais à devenir
un comique de one-man show. Elle était également
une amie intime de Mr. Shintaro Katsu, qui interpréta
le rôle de Zatoichi au cinéma et à la
télévision de 1962 à 1989. Il y a quelques
années, elle me demanda d'envisager de mettre en scène
une suite à ces aventures. Le projet m'intéressa
immédiatement car je n'avais à ce jour jamais
travaillé sur un film historique et en costumes. Mais
lorsqu'elle a ajouté qu'elle souhaitait que je reprenne
le rôle titre, j'ai paniqué. Il n'était
pas question que je remplace Shintaro Katsu dans ce personnage
qu'il avait marqué de sa personnalité. J'ai
donc poliment décliné l'offre, mais c'était
sans compter sur la ténacité de Madame Saito.
J'ai finalement cédé mais à une seule
condition : être libre de faire le film que je voudrai,
autour du personnage central, un masseur aveugle du nom de
Zatoichi, joueur professionnel de talent et sabreur hors du
commun. Tout le reste serait mon entière création.
LE
NOUVEAU ZATOICHI
Mon scénario n'est pas basé sur l'une des aventures
de Zatoichi interprétées par Shintaro Katsu.
Je ne voyais pas l'intérêt de copier sa version
du héros. Je me suis donc attelé à créer
une nouvelle version de cette figure héroïque,
aussi différente physiquement et psychologiquement
que possible de l'original. Le Zatoichi de Katsu avait les
cheveux sombres, était habillé dans un kimono
très coloré et portait une canne-épée
marron. Cette apparence physique avait très bien fonctionné
en son temps mais je tenais à m'en éloigner
de manière ostentatoire. Mon Zatoichi est un homme
plus coquet et excentrique. Ses cheveux sont blond platine
et sa canne-épée d'un beau rouge sang. De même,
en terme de caractère et de mentalité, il est
nettement plus détaché des autres personnages
sur le plan émotionnel. Le Zatoichi de Shintaro Katsu
avait un côté réconfortant dans les relations
qu'il avait avec les villageois. Le mien ne se mêle
pas vraiment aux gentils. Il se contente de pourfendre les
méchants.
ZATOICHI
DÉCONCERTE
Zatoichi est quasiment invincible. La question est évidemment
"comment fait-il ?". Il est aveugle, il ne voit
donc pas ses adversaires : comment peut-il être aussi
fort ? J'ai finalement décidé que le secret
de sa puissance se résumerait à cette seule
explication : "C'est un film". J'ai d'ailleurs joué
avec la cécité de Zatoichi à la fin de
l'histoire. Suggérant, mais vraiment à peine,
qu'il pourrait ne pas être aveugle.
LA
CANNE-ÉPÉE DE ZATOICHI
Le rouge sang pour la canne-épée s'est imposé
comme une évidence. Il fallait une couleur vive pour
ne pas rendre ce personnage trop terre à terre, et
faire de ce film une histoire pleine de bons sentiments sur
de simples villageois. Je pensais que si Zatoichi était
blond et qu'il portait une canne laquée rouge vif,
les autres personnages auraient plutôt tendance à
se méfier de lui et chercheraient à l'éviter.
UN
FILM D'ÉPOQUE
On pourrait s'attendre à ce que ce genre de reconstitution
impose de plus grandes restrictions car vêtements ou
décors doivent être rigoureusement fidèles
aux faits historiques… J'ai ressenti au contraire une liberté
créative plus grande car il a fallu justement tout
fabriquer. Chaque détail : l'apparence des personnages,
la reconstitution des décors, les coiffures… requiert
plus d'imagination que pour un film contemporain.
EFFETS
SPÉCIAUX
De plus en plus de films ont tendance à s'en remettre
aux effets spéciaux assistés par ordinateur.
Jusqu'à présent, je ne me sentais pas très
à l'aise à l'idée de les utiliser dans
mes films. Mais dans un film d'époque, ils donnent
un petit côté "cartoon", d'autant plus
adapté dans ce cas précis. Nous les avons surtout
employés pour montrer les blessures et les scarifications.
Autrefois, vous pouviez éviter de filmer les balafres
ou le sang qui jaillit. Mais les temps ont changé.
Nous avons donc essayé de montrer les blessures de
la manière la plus graphique possible.
LE
SABRE TOUJOURS À MES CÔTÉS
J'ai souhaité que les effets spéciaux n'interviennent
jamais dans les scènes d'action. Je voulais assurer
moi même -dans la mesure de mes moyens- la plupart de
mes cascades et de mes combats. J'ai adoré faire cela.
Dans l'histoire originale et les précédents
films de la saga, Zatoichi dégaine sa canne-épée
par un mouvement de revers. Cela impose des restrictions considérables
dans le maniement du sabre. Cela ne me laissait au final que
peu de possibilités en terme d'action : dégainer
en bas ou latéralement. Afin de décomposer les
mouvements du sabre pour les rendre plus visibles à
l'écran, j'ai adopté pour ces scènes
des positions plutôt insolites. Du coup, cela provoquait
des douleurs au niveau des poignets, coudes et épaules.
Il a vraiment fallu m'entraîner.
LES
DIFFICULTÉS DE JOUER EN AVEUGLE
Il m'était encore plus difficile de pratiquer les mouvements
de sabre lorsque j'étais face caméra, les yeux
clos. Parfois, je ne savais même pas où j'agitais
mon sabre. Tout faire les yeux fermés est vraiment
très déstabilisant. Le simple fait de marcher
droit représente une difficulté. Même
avec des marques au sol, j'ai eu ma part de faux pas et de
chutes. J'étais incapable d'estimer l'espace qui me
séparait de mes partenaires. Pas question non plus
de voir leurs expressions lorsque nous jouions ensemble. Ce
fut plus difficile que je ne l'imaginais. Lorsque vous jouez
avec les yeux ouverts, le regard des autres comédiens
et cette appréhension de l'espace vous permettent indirectement
d'estimer votre façon de bouger ou votre manière
de jouer, même si physiquement il vous est impossible
de vous voir vous-même.
LES
MOUVEMENTS DE ZATOICHI
Nous avions un chorégraphe sur le plateau pour régler
les combats au sabre, mais j'ai fini par concevoir moi-même
la plupart d'entre eux, à l'exception de celui des
deux geishas lorsqu'elles se battent contre les hommes de
main de Ginzo dans la résidence d'Ogi. Je ne souhaitais
pas que ces duels ressemblent à ceux que l'on voyait
dans les films autrefois et où vous retrouviez toujours
les mêmes combinaisons. J'ai vraiment essayé
de faire quelque chose de différent. Je déteste
ces duels entièrement centrés sur le sabre ou
l'épée et où, finalement, tout se résume
à des bruits de tintements et de lames qui s'entrechoquent.
Heureusement, la plupart du temps, Zatoichi ne porte qu'un
seul coup, ce qui m'a permis d'éviter ce type combats.
Par contraste, j'ai laissé Tadanobu Asano (qui interprète
le ronin Hattori) accomplir des figures plus difficiles et
élaborées à partir de ce que j'avais
moi-même appris au cours de mon apprentissage de comédien
à l'époque où je pratiquais le one-man
show. Nous avions souvent recours sur scène à
des mouvements inspirés de la pratique du sabre. Mon
professeur de comédie m'enseignait les mouvements de
base et je les parodiais au cours de mes sketches pour les
rendre plus drôles. Depuis cette époque, j'avais
en tête de nombreuses idées pour régler
des duels à l'épée ou au sabre et je
souhaitais depuis longtemps les utiliser sur un film de genre.
RECEVOIR
LES COUPS
Les combats au sabre dépendent davantage de la manière
dont l'acteur reçoit les coups que de la dextérité
de celui qui les donne. Si l'adversaire ne possède
pas un peu de savoir-faire, le rythme de la scène ne
sera pas bon et l'ensemble de la séquence manquera
de naturel. Je ne voulais pas voir les comédiens recevoir
les coups puis s'effondrer face caméra. Il n'était
pas question que j'accepte ces conventions du duel au sabre
que l'on a déjà vues des centaines de fois.
ARMES
À FEU CONTRE ARMES BLANCHES
Le "bam !" d'un pistolet et le "zunk !"
d'un sabre n'ont pas la même signification. Filmer des
armes à feu ne nécessite pas beaucoup de caméras.
À une certaine époque, le pistolet n'était
même pas filmé. Une fois que le coup est parti,
celui qui est touché n'a pas grand chose à faire.
Mais dans la cas d'un duel à l'arme blanche, vous ne
savez pas quel sera le mouvement suivant. Lorsque le coup
est porté, le combattant doit immédiatement
riposter dans la zone découverte de son adversaire.
Parfois, cela lui est impossible. Le fait de répéter
les mouvements plusieurs fois, permet d'acquérir des
réflexes et une certaine souplesse lors des prises.
LE
MONTAGE
Lors du montage de ZATOICHI, j'ai eu recours à plus
de plans de coupe que sur mes films précédents.
J'ai eu besoin d'un grand nombre de prises pour masquer par
exemple les imperfections de costumes ou de coiffures des
acteurs. Utiliser des plans courts est la norme, surtout lorsque
vous avez beaucoup de mouvements de caméra. Un film
à costumes où la caméra resterait statique
finirait vite par ressembler à un film muet.
LA
TOUCHE KUROSAWA
Kurosawa avait l'habitude de faire plusieurs prises des combats
réglés, ce qui, à mon sens, avait un
impact formidable. Filmer à la Kurosawa demande pas
mal d'endurance. La scène de la pluie dans ZATOICHI
est un hommage au film LES SEPT SAMOURAÏS. Lorsque nous
avons filmé cette séquence, il nous a fallu
non seulement lutter contre le froid, mais, à un certain
moment, l'odeur de la pluie changea. Car, l'eau ne provenait
plus du réservoir qui était à sec mais
d'un étang à carpes. Cela puait vraiment. Nous
avions l'impression d'une pluie battante de poissons.
UN
HAPPY END ATYPIQUE
J'ai souvent parodié les fins des drames japonais qui
sont toujours identiques. Par exemple, lorsque le héros
quitte la ville et marche le long d'un champs de riz, les
paysans qui y travaillent se mettent subitement à chanter
et danser tout en continuant leurs travaux. Lorsque j'ai commencé
ZATOICHI, j'ai pensé "Pourquoi ne pas réinterpréter
à ma manière ce happy end typique ?". J'avais
la sensation que reproduire les danses folkloriques japonaises
avec un groupe d'amateurs serait assez ennuyeux et assez peu
excitant, tant sur le plan visuel que sonore. Et subitement,
j'ai pensé à un numéro de claquettes.
Le principe de base de l'histoire de ZATOICHI -un masseur
aveugle doublé d'un maître sabreur capable de
dégainer sa canne-épée à la vitesse
de la lumière- était suffisamment extravagant
pour faire un film de pur divertissement. C'est dans cet état
d'esprit que j'ai apporté une touche personnelle et
moderne à cette traditionnelle fin dansée. J'ai
donc confié le final aux meilleurs danseurs de claquettes
du Japon. Vêtus comme des fermiers ou des menuisiers,
portant des kimonos traditionnels et chaussés de sabots
de bois ou de sandales de paille, ils exécutent un
numéro de claquettes sur une rythmique hip-hop.
LES
CLAQUETTES
Un grand artiste doit être capable de faire toutes sortes
de choses. J'ai donc pris quelques leçons de claquettes
mais je trouvais cela un peu plat. Je n'étais pas très
amateur du style Gene Kelly. Mais lorsque j'ai découvert
celui de Gregory Hines, un grand artiste et danseur de claquettes,
dont les performances se faisaient sans avoir recours à
la musique, j'ai trouvé cela stupéfiant. Quelques
années plus tard, j'ai eu l'occasion de faire la connaissance
d'un groupe de danseurs japonais appelé "The Stripes".
J'ai vu leur spectacle et fus complètement fasciné
par leur manière de danser. Leur style était
complètement différent de celui, plus traditionnel,
que l'on m'avait enseigné. Je les ai engagés
sur ZATOICHI…
LES
TOUCHES D'HUMOUR
Je souhaitais un certain équilibre. Ne pas me contenter
d'aligner des scènes d'action, mais ajouter une certaine
dose d'humour pour adoucir l'ambiance du film. Le personnage
d'Ogi (joué par Saburo Ishikura) est supposé
être un vrai "méchant", mais comme
son interprète passait son temps à plaisanter,
j'ai décidé d'intégrer cela à
son rôle. Depuis, il est un vrai "méchant"
drôle. Du côté des bons, Shinkichi, l'acolyte
de Zatoichi, est joué par Guadalcanal Taka, l'un de
mes plus anciens protégés dans le domaine de
la comédie.