.
. . la mort n'est jamais loin !
MICHEL
CIMENT et STÉPHANE GOUDET: Comment situez-vous Dolls
par rapport à votre film précédent, Brother,
qui était aussi votre première expérience
américaine ? Vous aviez dit au festival de Deauville
que Brother correspondait à un scénario original
de trois heures, mais que pour diverses raisons il avait été
ramené à un film d'action de deux heures. Or
dans Dolls on assiste à la disparition totale de l'action.
TAKESHI
KITANO: J'avais envie de quitter le monde monochrome
de mes films antérieurs, c'était ma première
motivation pour Dolls, une envie de montrer des couleurs
et même de belles couleurs. Je voulais par ailleurs
prendre une certaine distance vis-à-vis des films
de gangs et d'action que j'avais tournés précédemment,
et aussi raconter une histoire d'hommes et de femmes, mais
qui ne se situerait pas dans le monde moderne car je n'aime
pas beaucoup la façon dont les gens se parlent aujourd'hui.
J'ai donc pensé aux rapports entre les gens tels
qu'ils apparaissent dans les tragédies de Chikamatsu,
l'auteur du bunraku, le théâtre de poupées.
Quand on parle de Chikamatsu, l'on pense tout de suite à
ces histoires de double suicide, d'amours contrariées
qui se passaient à la fin du Moyen Âge. En
faisant le détour par Chikamatsu, j'ai pu transposer
ses récits dans l'époque moderne, mais avec
des rapports plus raffinés que ceux du monde actuel.
J'avais en tête l'idée de placer des personnages
devant la splendeur de la nature et de voir leur évolution.
Dolls
est fait de trois histoires enchâssées. Quelle
fut la première à laquelle vous avez pensé?
Au
départ il n'y avait qu'une seule histoire, celle
du jeune homme et de la jeune femme, les mendiants enchaînés,
et elle serait racontée dans le cadre des quatre
saisons. Mais en développant mon scénario,
je me suis rendu compte que l'idée de base était
trop simple et qu'elle ne tiendrait pas sur la durée
du film. J'ai pensé ajouter deux autres histoires
sans pour autant faire un film à sketches. J'ai donc
réfléchi à la manière d'entrelacer
ces trois récits pour les faire progresser de manière
synchrone. C'est alors que sont arrivés les costumes
de Yohji Yamamoto, et aussitôt cela a été
la panique car ce n'était pas du tout ce que j'attendais
mais quelque chose de totalement inimaginable. Ces vêtements
inattendus m'ont fait accentuer le caractère théâtral,
donc revenir au point de départ: Chikamatsu. Une
distance s'est ainsi créée par rapport au
réalisme.
Comment
avez-vous pu être surpris par les costumes de Yamamoto
? N'en aviez-vous pas parlé avec lui auparavant?
En
fait, j'ai montré le scénario à Yamamoto
et je lui ai demandé de réaliser des costumes
pour le film. Mon boulot s'arrêtait là. Quand
il est arrivé avec les vêtements qu'il avait
conçus, je lui ai dit que dans le scénario
il était écrit qu'ils étaient SDF et
que cela ne correspondait pas vraiment à ce que portent
des clochards! Mais je ne pouvais pas lui reprocher grand-chose,
car il s'était défoncé pour me faire
de beaux costumes alors qu'il travaillait en même
temps pour sa présentation des collections pour Paris.
E avait passé des nuits blanches pour moi et je ne
pouvais décemment lui dire de tout recommencer! Je
l'ai donc remercié, et ensuite je me suis creusé
la tête pour trouver une solution avec mon équipe
qui était aussi atterrée que moi. J'ai décidé
de changer l'histoire en en faisant quelque chose de non
réaliste, un récit concernant des êtres
humains, mais imaginés par des poupées du
bunraku. Elles ont un imaginaire forcément conditionné
par leur vie de poupées avec des costumes flamboyants
et fantastiques, très riches en couleurs. Ce choix
a bien sûr déterminé ma conception de
l'image. J'ai même pensé à un moment
que le film pourrait se terminer par une procession de poupées
du bunraku qui sortiraient du Théâtre national
de Tokyo et qui se mêleraient aux personnages. Finalement
j'ai eu le sentiment que ce serait trop compliqué
et que ça suffirait comme cela.
Le
bunraku a-t-il une spécificité par rapport
à l'art des marionnettes en général?
Le
bunraku a pour caractéristique qu'il faut trois personnes
pour manipuler la marionnette: celui qui fait bouger les
pieds et qui doit avoir une pratique d'une quinzaine d'années,
celui qui manipule la main gauche de la poupée avec
sa main droite, et enfin le manipulateur principal qui a
au moins trente ans de pratique avant d'accéder à
cette responsabilité. Ces trois hommes qui sont derrière
la marionnette, tous habillés en noir pour qu'on
ne les voie pas, atteignent un degré de délicatesse
et de minutie dans le jeu très supérieurs
à ce qu'on obtient avec des marionnettes à
fil et à figé. Le bunraku est aussi proche
de l'opéra car il y a un récitant qui chante
par moments et un musicien qui l'accompagne. Parmi les formes
du théâtre traditionnel, c'est un genre très
évolué qui existe depuis le XVIle siècle.
Vous
nous avez fait part de votre admiration pour le Kurosawa
de Rashomon et des Sept Samouraïs; que pensez-vous
de Mizoguchi et en particulier des Amants crucifiés
qui s'inspire aussi d'une pièce de Chikamatsu?
Je
ne l'ai pas vu. Je dois d'ailleurs reconnaître que
je ne connais aucun de ses films.
Autre
rapport à l'art, le lien qu'entretient Dolls avec
votre peinture, qui en fait votre film le plus proche de
Hana-bi où la peinture était très présente.
Certains des plans de votre film viennent-ils de votre travail
pictural?
Je
voulais illustrer cette pièce, Le Messager de l'enfer,
qui est citée au début du film et j'ai utilisé
quatre de mes toiles où je plaçais les jeunes
amants devant les paysages de l'automne, de l'hiver, du
printemps et de l'été. Je ne fais jamais de
storyboard, mais c'est la première fois que, avec
des tableaux, je me rapprochais de ce type de préparation
- et encore, uniquement pour l'histoire du jeune couple
et non pour les deux autres récits. Quand j'ai tourné
ce film, j'ai essayé de me rapprocher des toiles
que j'avais peintes quelque temps avant, donc en ne pensant
pas particulièrement à Dolls.
Sur
le plan de la construction du récit, on a le sentiment
que le film est fait de fausses pistes qui suscitent des
attentes que vous décevez tout à fait sciemment,
pour ouvrir sur quelque chose de complètement inattendu.
D'abord, l'histoire du couple commence par un vrai rebondissement,
un coup de théâtre, puisqu'il n'y a pas de
mariage, et on s'attend à une construction relativement
classique sur le nouveau couple; au lieu de quoi on a une
longue ligne droite avec deux personnages en pleine errance.
Ensuite, quand on voit arriver les yakusa, on se dit qu'on
revient à un cinéma de Kitano que l'on connaît
très bien, or cela n'arrive pas. Enfin, il y a une
espèce de spectre qui est le récit de la rivalité
avec Aoki et qui là non plus n'est pas développé.
Quand
je réalise un film, je me vois un peu moi-même
comme un manipulateur de marionnettes que je regarde d'en
haut. Il y a un moment dans Dolls où on voit une
larve qui va devenir papillon. Eh bien, c'est un peu ainsi
que j'observe mes personnages, comme s'ils étaient
des insectes. Mais à partir du moment où les
sentiments interviennent, cela devient plus imprévisible.
Je me suis amusé comme un enfant avec ses jouets,
et il y a un moment où je suis fatigué de
ces marionnettes et je leur fais faire n'importe quoi!
Vos
films dans le passé s'éloignaient aussi du
réalisme. Dans Hana-bi par exemple, les peintures
servaient de contrepoint au récit comme ici les marionnettes;
votre art a le plus souvent tendu à la stylisation.
J'ai
toujours eu en tête que c'était une histoire
d'êtres humains racontés par des marionnettes.
J'aurais même voulu que les personnages joués
par les comédiens ne parlent pas, et mettre à
la place des sous-titres qui expliqueraient leurs sentiments;
à la fin j'aurais eu un commentaire disant: "
C'était une histoire triste. " Puis je me suis
rendu compte que c'était trop artificiel. J'avoue
qu'au début je n'ai pas réussi à donner
la dimension théâtrale que je désirais
pour exprimer ce sentiment des amours contrariées
qui conduit au double suicide. J'ai mieux réussi
cela à la fin avec des éclairages, comme si
on était sur une scène, ainsi qu'avec la chute
des feuilles rouges et l'arrivée de la neige. Je
crois que dans les dernières séquences je
suis arrivé à la bonne distance.
Un
des enjeux du film est le thème de la réussite
sociale qui est fui par les personnages, soit de force,
soit par choix. L'un refuse d'épouser la fille du
patron, l'autre, une star, choisit de disparaître.
Vous semblez dire, jusqu'à la fin tragique, que la
réussite est dans le retrait du monde, ce qui peut
paraître paradoxal pour un homme à la vie aussi
trépidante que la vôtre.
Réussir,
je ne sais pas ce que cela veut dire: avoir de l'argent,
être célèbre? Pour nous les Japonais,
je crois que cela signifie qu'à tout âge on
a toujours quelque chose à faire, on veut accomplir
un projet. Je ne pense pas que la réussite se trouve
dans le retrait du monde. Dolls eu un filin très
violent car, au moment où les personnages veulent
faire quelque chose de bien, ils sont tués ou ils
s'approchent de la mort. On y voit la relation étroite
entre la mort et l'amour, sauf que la première est
ici enveloppée par le voile de l'amour. Mais, au
coeur de l'amour la mort n'est jamais loin.
Comment
avez-vous désiré traiter chromatiquement les
quatre saisons ? Avez-vous parfois peint le paysage préalablement
comme Antonioni dans Le Désert rouge?
Pour
mon prochain film je pense peindre des paysages en travaillant
exclusivement en décors construits. Mais, pour cette
fois-ci, j'ai eu beaucoup de chance, le hasard a très
bien fait les choses: par exemple les fleurs du cerisier
ont éclos deux semaines à l'avance. Nous étions
prêts de toute façon à nous rendre sur
place dès que cela se produirait. J'ai aussi bénéficié
de l'aide du maire de la ville qui nous a ménagé
un périmètre réservé pour qu'il
n'y ait pas une affluence de touristes, car vous savez que
les Japonais sont friands d'aller voir les cerisiers en
fleur. Cette complicité des autorités est
très rare, car dans mon pays le cinéma n'est
pas tellement apprécié. Pour les feuilles
rouges des érables, cela aussi a été
un coup de chance formidable: elles sont apparues plus tôt
que prévu, mais elles étaient d'une couleur
éclatante.
Votre
cinéma joue beaucoup avec les conventions des genres
comme les films de yakusa, mais il reprend aussi des thèmes
iconographiques familiers de l'écran japonais comme
les vagues argentées de la mer, les cerisiers en
fleur, la neige dans la montagne. On les retrouve aussi
dans les estampes et dans la littérature.
Mon
goût pour la subversion des genres vient sans doute
de mon premier métier, celui d'acteur comique sur
scène où je tournais tout en dérision.
Mon succès est venu de là. Que ce soit un
fait divers ou une figure traditionnelle, le spectateur
s'attend à quelque chose et il s'agit de le dérouter;
là où on prévoit le suspense traditionnel,
on le fait surgir à un autre endroit. J'aime arriver
par surprise où on ne m'attend pas. Pour ce qui est
du traitement de la nature, ce qui m'attire dans la représentation
japonaise des paysages, c'est le rapport entre la beauté
et la mort. Tout ce que le Japonais admirait dans les fleurs
de cerisier, c'est l'idée qu'elles vont bientôt
tomber, que cela ne va pas durer longtemps. De même,
les fleurs d'érable sont d'autant plus rouges qu'elles
vont approcher de leur mort. La neige, elle, est comme un
linceul qui recouvre la vie.
La
mer est un thème dominant dans vos films, on le trouve
aussi dans Sonatine, Hana-bi et A Scene at the Sea.
C'est
vrai que l'on dit souvent: la marque Kitano, c'est de voir
la mer. J'avais peur que si je ne la mettais pas dans ce
film, on me demande pourquoi. Plus sérieusement,
je suis toujours touché par la présence de
personnages face à la mer.
On
retrouve aussi souvent dans vos films un protagoniste qui
a un manque, un handicap.
Je
m'attache beaucoup aux personnes qui ont un handicap sensoriel
parce que j'ai le sentiment qu'elles n'ont pas la même
perception de la réalité que nous. Un de mes
rêves serait de filmer vraiment la mer telle qu'elle
est vue par un sourd. Moi-même, si j'avais beaucoup
de moyens, je ne sais pas si j'arriverais à suggérer
ces sensations, d'autant qu'il faudrait montrer que celui
qui est privé d'un des cinq sens bénéficie
d'une acuité plus grande dans les quatre autres.
J'aimerais vraiment décrire cela. Par exemple, dans
Dolls, j'aurais aimé montrer ce que le personnage
du fan qui s'était crevé les yeux avait dans
la tête quand il se retrouvait dans ce paysage idyllique,
et face à une jeune femme très belle. Je pense
que pour lui, elle était encore plus jolie. Je n'ai
pas su rendre cela et l'ai remplacé par une photo.
J'ai trouvé très cruel que cette actrice emmène
cet aveugle dans un endroit sublime. C'est pour cela que
j'ai fait pas ma1 de plans rapprochés sur les roses,
afin de nous faire toucher ce qu'il sentait.
Une
des autres spécificités de votre cinéma
est que vous êtes le monteur de tous vos films. En
particulier dans Dolls, nous voudrions savoir comment vous
travaillez sur certains plans de coupe. Il y a un mouvement
qui commence et vous raccordez sur tout à fait autre
chose, comme un flash-back, puis le mouvement continue.
Dolls
est un premier essai pour expérimenter des choses
que je ferais plus systématiquement dans mes films
à venir. Pour la couleur, je suis prêt à
peindre les arbres s'il le faut. Au niveau du montage, je
ferais des choses beaucoup plus abracadabrantes. Je tournerais
mes films en numérotant les scènes, puis je
mettrais les numéros dans un chapeau et je ferais
le montage dans l'ordre où ils sortiraient. Mon rêve
serait d'arriver à un montage complètement
surprenant, et on ne comprendrait qu'à la fin du
filin ce que j'ai voulu faire.
On
comprend votre goût pour Kurosawa, comme lui vous
aimez les situations extrêmes. Vos paysages eux-mêmes
peuvent être extrêmes et parfois cruels.
Pour
moi qui n'ai pas vu beaucoup de films et qui ne connais
pas grand-chose à l'histoire du cinéma, j'ai
l'impression qu'il y a deux types de metteurs en scène:
ceux, proches de Kurosawa, qui aiment peindre des personnages
et des situations très forts; et ceux qui comme Ozu,
par de toutes petites variations presque invisibles, décrivent
les vibrations de la vie quotidienne. Et je suis évidemment
plus proche des premiers.
Ici,
on a le sentiment que, dans les trois récits, la
chute des femmes qui vont jusqu'à la folie amoureuse
entraîne la mort des hommes. Est-ce un thème
littéraire lié aux pièces de l'époque,
ou quelque chose de plus personnel?
Les
femmes sont redoutables, vous savez! Il y a sans doute des
échos personnels dans tout cela. Il est vrai que
dans mon passé j'ai rejeté des femmes (et
pas qu'une seule) pour aller vivre ma vie de comédien.
Au festival de Venise on m'a posé cette question,
et j'ai répondu que toutes ces compagnes délaissées
m'attendent dans les jardins publics avec des casse-croûte
empoisonnés! Ce sont des personnages que les Japonais
aiment beaucoup, car elles ne sont pas fidèles à
l'autre mais fidèles à elles-mêmes.
Ce n'est pas forcément de l'amour qu'elles donnent
à l'autre.
Dans
la séquence de la boule suspendue, vous multipliez
les plans de façon étonnante et l'on voit
pratiquement la scène sous tous les angles. Cela
rejoint un vrai motif de votre cinéma qui est une
sorte de hors-temps qui se crée, comme si le film
s'arrêtait de progresser, c'est très visible
aussi dans Sonatine.
Cette
idée me travaille beaucoup. Dans l'histoire de la
peinture, il y a ce moment où on passe du réalisme
à l'impressionnisme puis au cubisme, et, entre deux
époques, on est comme hors du temps. De la même
manière, au cinéma (qui est une histoire de
temps et d'images se développant simultanément)
il y a des moments où on est hors du temps et où
il faudrait arrêter cette synchronisation. Je voudrais
arriver à m'échapper de cette contrainte du
temps et de l'image, et sortir du temps. Nous vivons dans
le temps, mais je ne pense pas que ce soit un concept universel,
qu'il représente la même chose pour tout le
monde. Si Einstein entendait cela, il serait furieux, mais
je crois qu'une minute n'a pas la même durée
pour chacun d'entre nous. Je voudrais réaliser mes
films dans cette direction: montrer la relativité
du temps pour mes personnages. Le même travail peut
se faire au niveau des images. Quand trois personnages parlent
ensemble, je fais de gros plans inattendus sur tel ou tel
pour essayer de montrer que chaque subjectivité est
différente. Je veux renforcer la relativité
de la sensation.
Vous
avez dit que Dolls était un film plus violent que
Brother. Dans quel sens, selon vous?
La
violence, c'est la mort; mais, lorsque c'est dans des histoires
de gangsters, cela fait partie du jeu. Il y a une rationalité
de la mort dans les règlements de comptes, tandis
que dans Dolls la mort survient sans raison. C'est pour
cela que le film me paraît plus violent.
À
part le comédien qui joue le fan Tsutomu Takeshige,
tous les autres interprètes n'étaient jamais
apparus dans vos films.
Les
deux femmes appartiennent à mon entourage, mais n'ont
jamais été mes interprètes; tous les
autres, en effet, participent pour la première fois
à l'un de mes films. Jusque-là, j'étais
tellement admirateur de Kurosawa que je voulais avoir une
troupe comme lui; et puis, comme je me suis aperçu
que je n'étais pas aussi fort que lui, j'ai décidé
de n'en faire qu'à ma tête et de prendre des
nouveaux venus.
Comment
avez-vous travaillé cette fois avec Joe Hisaishi
votre musicien ?
Cela
ne s'est pas très bien passé, alors que j'avais
eu avec lui d'excellentes collaborations pendant très
longtemps. Une musique mélodique, cela n'allait pas
avec le film; une musique plus discrète, on ne l'entendait
pas et nous ne parvenions pas à obtenir une partition
qui aille avec les images; soit les images tuaient la musique,
soit c'était l'inverse. Je crois que le meilleur
compromis auquel je sois arrivé avec lui, ce fut
pour L'Été de Kikujiro. La musique que vous
entendez dans Dolls ne nous a satisfaits, je crois, ni l'un
ni l'autre, mais on s'en contente. Peut-être la musique
a-t-elle souffert de l'importance soudaine des costumes
de Yamamoto et qu'on ne pouvait pas rajouter quelque chose
de plus! Si l'on veut une comparaison gastronomique, c'est
comme si un hareng de la Baltique prenait la prééminence
sur tous les plats et faisait réorganiser l'ensemble
du menu!
Des
plans inoubliables comme ceux du train bleu dans la nuit
ou de la mare avec les carpes faisaient-ils partie de votre
imaginaire, ou vous ont-ils été inspirés
au moment du tournage ?
C'est
la réalité qui m'a inspiré ces images.
Par exemple, les carpes arc-en-ciel représentent
au Japon des parvenus. U ancien Premier ministre Tanaka
en avait; on dit qu'une carpe vaut quatre millions de yens.
Quant au train bleu dans la nuit, cela se réfère
aux SDF qui, au Japon, vivent très souvent près
des lignes de chemin de fer. Dans la mare, il y a aussi
des nénuphars qui sont le symbole de Bouddha, et
le Bouddha peut aussi renvoyer à la mort.
[
Interview : MICHEL CIMENT ]