KITANO
AUX ANGES
Il
y a deux Kitano, le comique cathodique Beat Takeshi et le
cinéaste esthète Takeshi Kitano. C'est manifestement
Beat Takeshi qui m'a adressé la parole ce jour là.
Rigolard, recroquevillé dans son canapé, c'est
avec un malin plaisir qu'il désamorça mes questions
par des boutades. D'où un résultat inattendu
et frustrant mais finalement plaisant.
Quel
est le premier contact que vous ayez eu avec les États-Unis
?
La
première fois que j'y suis allé c'était
pour le tournage de Johnny Mnemonic. J'étais très
enthousiaste, je pensais que j'allais m'amuser comme à
Disneyland. Mais cela n'a pas été drôle
du tout. Je n'ai rien compris à ce film.
N'aviez-vous
pas peur, en tournant aux États-Unis, de perdre le
confort dont vous bénéficiez au Japon ?
Non,
parce que je n'ai pas tourné un film américain,
mais un film japonais filmé aux Etats-Unis.
Ce
changement de cadre a néanmoins eu des répercussions
sur vos méthodes de travail : le tournage d'Aniki
a eu lieu d'une traite, alors qu'au Japon il est morcelé
en plusieurs périodes au gré de vos activités
annexes.
Ce
n'est pas vraiment ça qui était important:
il fallait surtout que je possède un plan de tournage
et que je m'y tienne. Je n'ai jamais ce type de contrainte
au Japon où je tourne toujours en respectant l'ordre
chronologique de l'histoire. Ça, ça a eu une
influence: je ne pouvais rien changer au scénario,
j'avais moins de souplesse.
Sur
quels critères avez-vous choisi vos acteurs américains
? Je pense en particulier à Omar Epps
Tout
simplement par audition aux États-Unis. J'ai vu vingt-sept
acteurs pour le personnage d'Omar Epps et je leur faisais
jouer la scène des dés. C'était lui
qui était le meilleur.
Vous
l'aviez déjà vu dans ses précédents
rôles ?
J'avais
vu deux films avec lui. Mais c'est Omar Epps vu par un autre
réalisateur et ça ne me sert pas dans le choix
d'un acteur. L'important c'est de le rencontrer et d'observer
ses réactions vis-à~vis de moi.
La
barrière de la langue a-t-elle joué pour la
direction d'acteur ?
J'avais
une interprète qui contrôlait ce que disaient
les acteurs américains et un coach qui s'assurait
qu'ils respectaient l'accent de Los Angeles, Mais, en particulier
pour Omar, il n'y avait pas vraiment besoin de le diriger:
je regardais ses expressions et ça me suffisait.
Il n'y avait pas de répétition et je lui faisais
confiance pour se conformer à la logique du scénario,
en particulier lors des improvisations.
Il
me semble qu'il y a des techniques de jeu très différentes
entre les acteurs japonais et américains. Comment
s'est passée cette cohabitation ?
Très
naturellement. Je n'ai jamais eu à insister pour
que les acteurs américains jouent de telle ou telle
façon : je leur avais juste dit qu'ils devaient se
conformer à un cadre japonais. Ils se sont adaptés
et ont réagi en fonction de ce qu'ils voyaient. Quand
je regarde des Japonais dans des films américains,
ils sont toujours au pire détruits, au mieux effacés.
(Amusé) Et, peut-être qu'un des éléments
qui a permis aux Japonais de se sentir plus forts et confiants,
ce sont les costumes de Yohii Yamamoto: ils étaient
systématiquement mieux habillés que les américains,
ce qui intimidait ces derniers.
À
l'instar de ces acteurs, c'est tout le cadre américain
qui se plie à votre univers.
Absolument,
c'était un de mes principaux objectifs pour ce film.
Ce
système reflète le propos du film puisque,
où qu'aille Aniki, il transporte avec lui ses démons.
Oui,
bien sûr.
Avec
Violent Cop, Aniki... est votre film le plus graphiquement
violent À quoi est-ce dû ?
La
raison est très prosaïque Le film durait initialement
trois heures, mais le contrat stipulait qu'il ne devait
pas durer plus de deux heures. J'ai été obligé
de couper et de condenser l'action en deux heures. D'où
cette accumulation de scènes violentes qui se voient
plus parce qu'elles sont moins diluées dans la longueur.
Aura-t-on
un jour la chance de voir cette version de trois heures
?
(Choqué)
Non.
Pourquoi?
C'est
une question de politesse. J'ai eu l'argent pour faire un
film de deux heures, je ne montrerai pas la version de trois
heures. C'est comme si vous alliez au restaurant et que
vous demandiez du rab après le plat que vous venez
de commander. J'ai été désolé,
j'ai pleuré, mais j'ai jeté les scènes
de la version de trois heures.
J'ai
l'impression que vous alternez les films plus tendres avec
les oeuvres plus violentes.
J'aime
goûter à des mets différents pour ne
pas me lasser. Mon prochain film, dont je viens de terminer
le scénario, sera une histoire d'amour.
Voyez-vous
une progression dans votre travail, pensez-vous approcher
votre idéal de cinéma, à savoir ce
film qui ne serait composé que de diapositives ?
C'est
un idéal, effectivement, mais je ne veux pas y aller
directement. J'ai envie de me promener en chemin, d'errer,
de m'amuser.
Vos
films pourraient-ils se passer aujourd'hui de la musique
de Joe Hisaishi ?
Oui,
pourquoi pas ? Tout dépend du type de film. Mais
j'aurais beau dire à Hisaishi : "Non, je n'ai
pas besoin de toi, il reviendra quand même et m'imposera
sa musique" (rires).
Comment
travaillez-vous ensemble ?
Je
lui montre le film monté, je lui indique les endroits
où sa composition sera placée et je lui décris
le ton de la musique. Par exemple, pour L'Été
de Kikujiro, je lui avais demandé de composer une
mélodie très tendre dans l'esprit d'une musique
de George Wilson qui s'appelle L'Été. Pour
Aniki..., je pensais à de la musique électronique,
mais Hisaishi a composé une musique symphonique qu'il
a enregistrée avec L'Orchestre Philharmonique de
Tokyo. À l'enregistrement, il n'y avait que moi et
le producteur, et ce grand orchestre jouait pour nous seuls.
J'ai alors dit à Hisaishi : " Ça va nous
coûter une fortune cet orchestre. Tu te crois dans
un film américain et tu penses qu'il y a plein d'argent
ou quoi ? (Rires).
Pensez-vous
que ce soit un handicap ou un avantage de ne pas connaître
votre activité télévisuelle ?
Ce
sont des choses totalement différentes. Ce n'est
ni bien ni mal. C'est vrai qu'au Japon il a fallu que s'écoulent
dix ans pour que je sois considéré autrement
que comme un comique de télévision. Mais pour
moi, ces deux activités n'ont absolument rien à
voir: je me prépare mentalement affectivement même,
d'une manière différente.
Est-ce
qu'il n'y a pas quelque chose de schizophrénique
dans ces activités parallèles, entre Beat
Takeshi et Takeshi Kitano ?
Vous
savez, il y a bien des philosophes qui arrivent à
faire des enfants. Ils ne deviennent pas schizophrènes
pour autant.
Les
critiques japonais vous respectent enfin...
Oui,
depuis que j'ai eu le Lion d'Or à Venise. Tous sont
d'accord pour considérer que Sonatine est un grand
film. Sauf qu'à l'époque, le film est resté
deux semaines en salles. (Amusé) Ils l'ont donc tous
découvert sur le tard en vidéo.
Votre
situation est donc peut-être suffisamment confortable
pour que vous puissiez mettre en scène votre biographie
de ce grand samouraï.
Ce
pourrait être effectivement le film que je réaliserais
après cette histoire d'amour dont je vous parlais.
J'en ai déjà écrit le scénario.
Pour
conclure, j'aimerais avoir votre opinion sur ma propre attitude
en tant que spectateur: devant vos films, et ce malgré
la violence, je me sens calme et détendu. Estimez-vous
cela normal?
Non.
Je crois que vous êtes gravement malade (rires).
[
Propos recueillis par Julien Dupuy lors du 26ème
Festival du Film Américain de Deauville.]