LE
ROI NU
Avec
Aniki mon frère, Takeshi Kitano n'est surtout pas devenu
un cinéaste hollywoodien. Il reste irréductible,
préférant le paradox au consensus, la tête
de lard aux conventions, passant en une phrase de la coquetterie
à la sincérité
Takeshi Kitano -
Quand j'étais enfant, on ne me demandait pas le métier
que j'aimerais exercer plus tard. On se contentait de me demander
'Mais tu es le fils de qui ? Qui est ton père ?"
Et je répondais à chaque fois : 'Je suis un fils
d'Américain. "Parce qu'à cette époque-là,
les produits américains avaient envahi le Japon : de
la nourriture américaine, des films américains,
etc. J'avais donc développé une véritable
fascination pour les Etats-Unis et j'étais tout fier
de dire : 'je suis le fils d'un Américain.'
Cette
fascination pour l'Amérique est-elle à l'origine
de votre dernier film, Aniki, mon frère?
Non, l'idée de ce film est venue parce qu'en Europe,
on m'a souvent demandé de définir ce qu'est un
yakuza (membre d'une organisation criminelle japonaise, ndlr).
C'est un sujet intéressant parce qu'en réalité,
ils ne passent que très peu de temps à travailler,
et j'ai justement choisi de filmer tout le reste : les moments
de vacance, les moments où ils jouent pour passer le
temps. Quand j'étais enfant, il y avait plein de yakuzas
dans mon entourage, mais je précise que mon père
n'était pas yakuza lui-même - ce qui a été
pourtant dit par certains journalistes. Pour revenir à
l'Amérique, je suis beaucoup moins fasciné aujourd'hui
par cette culture. je mets même un point d'honneur à
ne pas travailler pour les studios hollywoodiens.
En parlant de votre enfance, vous disiez que les films américains
avaient envahi le Japon: à l'époque, vous n'y
étiez pas sensible ?
Non, parce que ma mère m'a donné une éducation
très stricte. Elle avait décidé pour moi
que je serais ingénieur. Et pendant longtemps, je n'ai
pas remis cette décision en cause. J'ai fait des études
d'ingénierie. Et ma mère était toujours
derrière moi, très stricte, à vérifier
que je travaillais suffisamment. Dans ces conditions, hors de
question que je m'amuse - ni même que je lise des livres
ou que je voie des films. Et puis je n'avais guère d'argent.
Et encore moins quand j'ai décidé de rompre avec
le choix maternel pour me lancer dans une carrière de
comique dans un café-théàtre. je crevais
vraiment de faim à l'époque, une place de cinéma
n'était pas dans mes moyens. J'ai vu quelques films américains
à la télévision, mais aucun dont je puisse
dire qu'il m'ait influencé, ni même inspiré.
Et pourtant, en regardant Aniki, mon frère, on pense
à la tradition du western, en particulier à cause
du thème des oppositions raciales.
Non, le western n'est pas un genre qui me touche ou m'intéresse.
Ce qui m'amusait ici dans l'amitié inattendue entre le
Black Denny et mon personnage, c'est l'union des minorités.
Et l'union fait la force. En l'occurrence, l'union des opprimés
contre la puissance dominante.
Aniki, mon frère est donc un film politique ?
Non, simplement un film de divertissement.
Comment êtes-vous passé du pur divertissement,
du statut de comique, à celui de cinéaste ? Y
a-t-il eu un déclic particulier ?
C'est arrivé tout à fait par hasard. Je devais
faire l'acteur dans le film Violent cop. Or le réalisateur
prévu initialement ne pouvait plus le faire pour une
question de calendrier. La production da alors proposé
de le tourner moi-même. J'ai dit "OK pourquoi pas
?" En réalité, s'ils m'ont fait cette proposition,
c'est que j 'avais déjà réalisé
pour la télé. Ce n'est donc pas complètement
le hasard, mais moi-même, je n'avais pas imaginé
que je travaillerais un jour au cinéma. J'ai fini par
me dire : "A la télé, il y a six caméras,
et au cinéma, il n'y en a qu'une, donc ce sera un jeu
d'enfant." A l'arrivée, je suis tombé sur
un os, parce que la mise en scène de cinéma, c'est
quand même plus compliqué que ça.
Pour ceux qui vous tiennent pour un grand cinéaste, cette
réponse paraîtra modeste. Aujourd'hui, vous n'avez
pas le sentiment d'avoir un regard unique ?
Il y a deux attitudes pour les réalisateurs. D'un
côté, il y a ceux qui se disent : "Moi j'ai
un message à transmettre, j'ai des choses à dire,
à montrer J'ai mon regard." Et de l'autre, il y
a des gens comme moi qui sont tombés dans le bain par
hasard: c'est donc leur inconscient qui parle. C'est peut-être
pour ça que vous ressentez mon regard de manière
plus fraîche et plus forte. C'est la fameuse histoire
du "roi nu". Je suis peut-être l'innocent qui
dit la vérité. je révèle la nudité
du roi dans un monde du cinéma bien policé, bien
ordonné, dans lequel, normalement, on ne dit pas ça.
J'arrivais en néophyte total, même dans ma façon
de monter, de tourner, dans un monde du cinéma où
chacun travaille avec des sous-entendus. Les plans se tournent
de telle ou telle manière, on n'en parle même pas:
ça va de soi. Alors que moi qui ne connais rien à
rien, je rentre dans le vif du sujet sans a priori, sans être
brisé par quoi que ce soit. C'est peut-être cette
différence-là que vous ressentez. Pas forcément
mon regard, mais la différence d'approche: je vais droit
au but.
Avec le temps, vous n'avez pas fini par élaborer une
méthode de travail plus sophistiquée, moins innocente
?
Effectivement,
en particulier à cause des questions que les journalistes
me posent. On me demande souvent: "Est-ce que vous connaissez
Untel ou Untel?", ou bien "Savez-vous que votre travail
ressemble à Untel ou Untel?" Par honnêteté,
je regarde les films, toujours en vidéo, et c'est comme
ça que j'ai découvert et admiré le cinéma
de Kurosawa ou de Fellini.
Quand vous voyez ces films là, c'est simplement en tant
que spectateur, ou bien le fait que vous soyez réalisateur
vous-même modifie votre point de vue ?
Je les regarde avec l'œil du réalisateur, mais je
fais en sorte qu'ils me déçoivent : sinon, je
n'aurais pas le courage de continuer. Quand je vois les films
de ces grands réalisateurs, j'essaie de trouver les fautes
et ça me rassure. je me dis " Ah oui, là,
il s'est trompé."
Vous expliquiez plus haut avoir été privé
de jeux durant votre enfance. Est-ce que la dimension ludique
est importante dans votre activité de cinéaste
?
Dans la fabrication d'un film, ce que je préfère,
c'est le montage. je suis présent au tournage, même
quand je ne joue pas, mais honnêtement, je m'ennuie quand
la caméra tourne. je n'aime pas qu'on me demande mon
avis sur les costumes par exemple, mais je suis obligé
de le donner parce que si je dis "Le responsable des costumes
peut très bien choisir", ça ne suffit jamais
à rassurer la production. J'aimerais pouvoir déléguer
davantage, mais à partir du moment où je suis
acteur et réalisateur, ils doivent se dire : "Et
pourquoi il ne serait pas aussi responsable des costumes pour
le même prix ?"
Où en êtes-vous de votre travail d'acteur pour
d'autres metteurs en scène ?
A cause de mon calendrier de réalisateur très
chargé, je n'ai que peu de temps à consacrer à
mon travail d'acteur. Dernièrement par exemple, pour
Tabou d'Oshima, je ne pouvais être présent que
trois jours sur le plateau. Dans ces conditions, le metteur
en scène sait qu'il a peu de minutes utiles. On se retrouve
à tourner une scène, puis le metteur en scène
dit "C'est bon pour cette prise." Moi, je ne me trouve
pas très bon, j'aimerais la refaire, mais je crains qu'il
ne la considère comme bonne que parce qu'on n'a pas le
temps de la refaire. J'ai toujours peur que les metteurs en
scène se disent "C'est le maximum de ce qu'on peut
obtenir dans -le temps imparti." Or, moi, en tant que cinéaste,
j'ai horreur de cette idée. Le critère pour qu'une
scène soit bonne ne doit pas être le temps imparti.
Depuis que je suis moi-même cinéaste, je trouve
de plus en plus insupportable l'idée de compromis. J'en
ressens très profondément l'insatisfaction. Et
il faut aussi être cinéaste pour avoir une idée
de l'importance du travail des acteurs. Depuis que je suis cinéaste
moi même, je doute de plus en plus de mes performances
d'acteur.
Vous sentez-vous une responsabilité d'ambassadeur du
japon, en particulier en Europe et aux Etats-Unis ?
Pas du tout. je ne suis pas l'ambassadeur du Japon, mais
plutôt le cancer du Japon. C'est le contraire ! J'importe
au Japon une part de la culture américaine.
Avez-vous le sentiment que votre travail de cinéaste
est bien compris au Japon ?
Non, mon image est brouillée par mon activité
de comique à la télé, d'acteur pour d'autres
cinéastes. En Europe, vous ne voyez que le cinéaste,
mais je ne suis pas que ça. En revanche, sans doute que
mes compatriotes n'accordent pas assez d'importance à
mon activité de cinéaste en proportion du reste.
Cela dit, je suis très populaire dans mon pays : dans
un sondage récent où l'on demandait aux Japonais
qui ils aimeraient avoir comme Premier ministre, je suis arrivé
en tête. La preuve que j'ai réussi à contaminer
ce pays. La preuve que le Japon va très mal !
Ironie du sort, vous présentez Aniki, mon frère
au festival du cinéma américain de Deauville.
Croyez-vous que les Américains ont bien compris le film
?
Je ne crois pas, et cela pour une raison simple. Les films
américains visent un public moyen. Or, moi, je pense
que je touche plutôt soit les gens très bêtes,
soit les gens très intelligents, mais je ne touche pas
le public moyen.
[ Propos recueillis par Olivier Nicklaus
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