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MONSIEUR JOE

Depuis le début des années quatre-vingt, les oreilles japonaises vibrent au son des soundtracks de Joe Hisaishi. Reconnu hors du Japon grâce aux somptueuses partitions qu'il a composées pour les dessins animés d'Hayao Miyazaki, son oeuvre est également accessible à travers ses collaborations successives avec Takeshi Kitano.

Avec une trentaine de bandes originales à son actif, le travail de Joe Hisaishi pour le cinéma est l'aboutissement de toutes ses recherches musicales. A ce palmarès, il convient d'ajouter les productions solo qui lui permettent d'explorer d'autres formes de compositions. Car loin d'être limité à son unique registre, monsieur Joe est un touche à tout de génie.

C'est en 1981 qu'il débute sa carrière avec des productions pop qui établissent son goût pour une écriture fluide et attrayante. En dix ans, Hisaishi a produit, composé et arrangé une vingtaine d'albums solo, alternant créations originales et adaptations pour piano, son instrument de prédilection. Son exceptionnel talent d'arrangeur fait oublier son utilisation assez fréquente de sonorités assez cheap. La bande-originale de sonatine, par exemple, possède un relief musical certain malgré l'emploi systématique du fairlight et de la programmation par ordinateur.

Si ses premiers essais solo flirtent avec un univers urbain et nocturne, il se montrera tout aussi à l'aise dans l'écriture d'œuvres symphoniques pour grand orchestre. Sur ce point, son travail pour le dessin animé a été déterminant et évoque celui de Ryuichi Sakamoto. Tous deux ont cette capacité à produire des arrangements extrêmement riches autour de quelques thèmes à la fois simples et sophistiqués. Même si elle est parfois envahissante, la musique de Joe Hisaishi colle toujours scrupuleusement aux images, soulignant la qualité dramatique et émotionnelle de nombreuses séquences. Indéniablement, Hisaishi a su faire évoluer son style selon les metteurs en scène et les différents genres qu'il a abordés : aventure, comédie, dessin animé, drame, fantastique, romance, science-fiction ou film policier. Champêtre ou urbaine, métallique ou aérienne, symphonique ou minimaliste, chaque partition est le reflet de sa propre culture musicale, jamais satisfaite.

HK : Vous êtes un compositeur très célèbre au Japon. Comment en êtes-vous venu à écrire des musiques de films ?

Joe Hisaishi : J'ai débuté en composant des musiques pour des documentaires. Mais ma première expérience véritable date de 1984, lorsque j'ai écrit la musique du film de Hayao Miyazaki, Nausica.

HK : Prenez-vous le temps de discuter avec le réalisateur avant de créer votre musique ?

Joe Hisaishi : La plupart des réalisateurs japonais sont très timides, ils me disent rarement ce qu'ils attendent de moi. Mais ce n'est pas un problème, la musique ne fonctionne pas sur du concret. Au lieu d'avoir une simple conversation avec les réalisateurs, j'essaye d'obtenir un condensé visuels de leurs intentions. Ce qui compte pour moi, c'est de comprendre l'idée générale qui se cache derrière une scène. C'est pourquoi j'accorde une importante déterminante au scénario. Je le lis avec une extrême attention. Dans un premier temps, je m'attache à déchiffrer le script afin de capter l'essence même des intentions du cinéaste. Puis je m'efforce de bien saisir le rythme, le tempo de chaque réalisateur avec lequel je travaille. Enfin, seulement, je tente de visualiser le film.

HK : Quand avez-vous rencontré Takeshi Kitano ?

Joe Hisaishi : C'était en 1991, j'étais à New York. J'ai reçu un coup de fil de mon manager qui m'annonçait que Kitano voulait que je compose la musique de son dernier film, A Scene at the Sea. J'ai d'abord cru que c'était une erreur. J'avais vu Violent Cop et Boiling Point et je ne comprenais pas en quoi mon univers et le sien pouvaient se connecter. Lorsque je suis rentré à Tokyo, j'ai découvert A Scene at the Sea et j'ai compris ce qu'il avait en tête. L'atmosphère de son film collait parfaitement avec le style de mes disques solo, qui se rapproche de ce que font des gens comme John Cage ou Philip Glass. Kitano ne voulait pas une musique très mélodique mais au contraire une musique minimaliste et répétitive. Nous avons tous deux été très satisfaits du résultat.

HK : Quand vous avez composé la musique de A Scene at the Sea, le film était déjà terminé. Ce n'était pas le cas pour Sonatine…

Joe Hisaishi : C'est vrai. J'ai été impliqué dans Sonatine dès le début. J'ai assisté au tournage sur l'île de Shigaki, au Nord du Japon. Mon approche de la composition en a été bouleversée. Je voulais à tout prix capturer l'atmosphère particulière du tournage sur cette île isolée et faire revivre cette expérience inoubliable à travers ma musique.

HK : On a parlé de relations houleuses entre vous et Kitano après ce film.

Joe Hisaishi : Non, il n'y a pas eu de dispute entre nous. Simplement, la musique de son film suivant, Getting Any ?, était basée sur des chansons populaires japonaises et je n'avais rien à faire là-dedans. Lorsqu'il s'est attelé à Kids Return après son terrible accident, nos retrouvailles se sont imposées naturellement. A cette époque, j'étais assez influencé par le travail de Deep Forest et la musique qu'avait écrite Peter Gabriel pour le film Strange Days. Je me suis donc un peu plus concentré sur le rythme.

HK : Vous êtes également le compositeur attitré d'Hayao Miyazaki depuis bientôt quinze ans. Votre relation a-t-elle évolué au fil des films ?

Joe Hisaishi : Le procédé basique de nos relations de travail n'a pas changé depuis 1984. Je réalise toujours un " conducteur " avant de poser ma musique sur la bande sonore définitive du film. Sur la base de ce conducteur, je discute avec Miyazaki des morceaux qu'il souhaite intégrer selon les scènes. Ce qui a changé, c'est la pression qui pèse sur notre travail respectif à cause du succès de ses films.

HK : Du fait de la distribution internationale de Princesse Mononoke, avez-vous envisagé de composer une musique accessible pour le public occidental ?

Joe Hisaishi : Pas vraiment, non. La musique de Princesse Mononoke est très japonaise parce que l'histoire du film elle-même est basée sur une légende nippone. Mais cet aspect folklorique ne l'empêche pas d'être universelle. La bande originale du film de Mel Gibson Brave heart intègre des sonorités irlandaises très exotiques pour un public américain. Mais le compositeur a su combiner ces instruments traditionnels et une orchestration moderne. C'est ce que j'ai fait pour Princesse Mononoke. Les fondations sont japonaises mais l'orchestration est d'inspiration occidentale.

HK : En travaillant avec Kitano et Miyazaki, vous exprimez des parts différentes de votre personnalité…

Joe Hisaishi : Absolument. J'en ai pris conscience il y a peu de temps. Il y a chez moi deux aspects très différents. L'un est très émotionnel est humaniste, l'autre est minimaliste et moderne. En travaillant avec Miyazaki et Kitano, j'équilibre ma propre création artistique. Je peux exprimer mon côté sentimental d'un côté et l'approche de la modernité de l'autre. La plupart des gens présentent cette dualité. Hana-Bi en est un parfait exemple. Le film illustre la part violente de Kitano mais aussi son côté sensible. Il est bon que ces deux aspects coexistent dans le même espace. Avec ma musique, c'est la même chose. Il est naturel pour moi de briser les structures musicales traditionnelles tout en poursuivant un idéal de beauté finalement assez classique.

[ Propos recueillis par STL ]