TRISTE
HANA-BI ( 2 / 2 )
Cahiers du cinéma
: Pourquoi vouliez-vous enlever toute tonalité sexuelle ?
Il me semble qu'il n'y a pas de femme mise au même plan qu'un
homme, dans vos films. Même dans vos livres, les femmes ont
soit le rôle d'une maîtresse de maison, soit d'une femme légère,
soit d'une sœur…
Takeshi Kitano : La relation du couple marié est montrée
de différentes façons. A un moment donné, la femme joue la
mère de son mari, puis le mari joue le rôle de père pour sa
femme… Par exemple, lorsque Nishi dit à sa femme d'aller faire
pipi dans la neige, il joue le père de sa femme.
Cahiers du cinéma : C'est probablement dans Sonatine que vous
abordez pour la première fois la dimension sexuelle.
Takeshi Kitano : Je pense que l'acte sexuel est très proche
de celui de la mort. Pour Hana-Bi, j'avais décidé dès le départ
que la scène finale serait la mort. Si j'avais apporté une
dimension sexuelle au film, la force de la fin en aurait été
affaiblie. Je voulais sans doute montrer la mort à la fois
brute et sèche à la fin.
Cahiers du cinéma : Dans Boiling Point, il y a quand même
une scène sexuelle avant la mort…
Takeshi Kitano : Oui, mais dans Boiling Point, la mort
était un refuge. Dans Sonatine aussi. Alors que les mouvements
se dirigent vers la mort dans Hana-Bi, elle n'est plus une
échappatoire. La direction est tout à fait l'inverse, même
s'il y a mort à la fin.
Cahiers du cinéma : Les spectateurs peuvent pressentir que
la mort sera présente à la fin d'Hana-Bi. Aviez-vous décidé
à l'avance comment ils allaient mourir ?
Takeshi Kitano : Oui, avec le remerciement de la part de
la femme.
Cahiers du cinéma : Aurait-il été possible que ce soit le
mari qui dise le dernier mot de remerciement ?
Takeshi Kitano : Cette femme a deviné tout ce que son mari
a fait pour elle. C'est la raison pour laquelle elle lui dit
merci. Et bien qu'elle ait compris tout ce qu'il avait fait,
elle a osé suivre son mari. Le mot merci est prononcé comme
une mère parle à son mauvais fils.
Cahiers du cinéma : Avez-vous décidé dès le départ que cette
scène se déroulerait sur la plage ?
Takeshi Kitano : Oui, il fallait qu'elle se passe soit
à la mer, soit à la montagne. Pour moi, la mer est la matrice
universelle. Tous les êtres sont nés de la mer. Alors, je
voulais que mes personnages se trouvent face à la mer.
Cahiers du cinéma : Il y a des plans où Horibe contemple silencieusement
la mer. D'autres où il entre carrément dans la mer en fauteuil
roulant. Justement, il se trouve sur cette frontière.
Takeshi Kitano : Ce plan montre plutôt à quel point ses
jambes sont paralysées, et qu'il ne sent pas le contact de
l'eau. Si c'était un film comique, il devrait s'y plonger
jusqu'au cou (rires).
Cahiers du cinéma : On se demande même comment il a pu arriver
jusque-là…
Takeshi Kitano : (Rires) Je me suis demandé aussi comment
il pourrait en revenir.
Cahiers du cinéma : Fauteuil roulant, voitures, les véhicules
ont une grande importance dans Hana-Bi où au début, on voit
la bagarre devant une voiture, puis un taxi qui est maquillé
en voiture de police.
Takeshi Kitano : J'ai tout de suite imaginé, en écrivant
le scénario, la casse, avec son responsable curieusement gentil…
Tous les éléments étranges que j'ai imaginés interviennent
dans la construction de l'histoire. Mais ici aussi, ce qui
est important, c'est ce qui advient lors du tournage, ce qui
était le cas aussi, par exemple, pour cette scène du fauteuil
roulant dans la mer. Et j'ai demandé à Ren Osugi, mon acteur,
de regarder la mer avec une certaine tristesse. Je pourrais
vous expliquer de mille façons pourquoi j'ai intégré ce genre
de scènes. Mais en vérité, j'ai suivi mon intuition sur le
lieu de tournage et je trouve que les résultats ne sont pas
mauvais. Peut-être est-ce parce que j'imagine toujours clairement
l'image que j'ai envie d'avoir devant mes yeux.
Cahiers du cinéma : Dans Hana-Bi, nous sommes devant la mer
pendant assez longtemps, et pourtant, je ne crois pas qu'on
entende le bruit des vagues.
Takeshi Kitano : C'est un bruit que je n'aime pas, mais
que j'ai juste intégré, un petit peu, dans la scène finale.
Je préfère toujours la tranquillité de la mer. S'il y avait
ces bruits assez forts, les spectateurs auraient ressenti
un sentiment de malheur. Pour moi, l'endroit idéal serait
le bord d'un lac, car tout y est silencieux.
Cahiers du cinéma : On entend la musique de Joe Hisaishi presque
toujours dans les scènes tranquilles au bord de la mer. Ne
trouvez-vous pas que cette musique tue la quiétude que vous
voulez faire passer à l'écran ?
Takeshi Kitano : De temps en temps, j'ai pensé qu'il fallait
enlever la musique, mais je n'en ai pas eu le courage. Peut-être
parce que le silence ou la tranquillité sont plus frappants
après l'arrêt de la musique…
Cahiers du cinéma : Dans Kids Return, la musique est le moteur
qui rythme le film…
Takeshi Kitano : Oui, dans ce film la musique colle parfaitement
aux images. Mais dans Hana-Bi, j'ai décalé un petit peu la
musique pour la scène de fin. La meilleure partition musicale
vient au générique de fin, pour que les spectateurs ne puissent
pas quitter la salle.
Cahiers du cinéma : Vous avez dit que vos personnages sont
mi-adultes mi-enfants. Est-ce la raison pour laquelle tous
les personnages que vous interprétez dans vos films sont à
la fois extrêmement calmes et extrêmement violents ?
Takeshi Kitano : Les vrais adultes ont un fonctionnement
analogique, comme tout ce qui est vieux, les disques vinyle…
; ils évoluent progressivement du plus grand calme vers la
violence extrême. Les enfants, eux, ont un fonctionnement
digital, la réalité est devenue digital : les compact disques
et tout le reste.
Cahiers du cinéma : Pourquoi le héros de Hana-Bi est-il inspecteur
de police comme dans Violent Cop ?
Takeshi Kitano : L'inspecteur, comme le yakuza, est proche
de la mort parce qu'il est armé. C'est pour cela qu'ils sont
souvent, l'un comme l'autre, les héros de ce genre de film.
La violence, pour moi, c'est le jeu de rakugo (histoire comique
dite et mimée par le conteur) classique japonais. Dans le
rakugo, même si la même histoire est racontée, on a l'impression
qu'elle est différente suivant celui qui la raconte. La manière
de montrer la violence est donc très importante. Ce qui est
difficile aussi, c'est de montrer la cause de cette violence.
Pour un film de deux heures, par exemple, on doit consacrer
pas mal de temps à exposer cette cause. C'est pour ça que
je montre d'emblée le cadre de vie de l'inspecteur, un monde
tout naturellement violent et dangereux, proche de la mort.
Cahiers du cinéma : Dans ce monde, vous avez également introduit
la maladie.
Takeshi Kitano : La maladie est aussi un élément de violence
: le mari tue sa femme mourante, après l'avoir entraînée partout.
Cet acte est inutile puisqu'elle allait mourir de toute façon.
Oui, c'est à la fois de la violence et le résultat de leur
amour par excellence. Au lieu d'attendre sa mort naturelle,
il la tue. Ils s'approprient leurs propres morts ! Quand à
Horibe, son collègue, à partir du moment où il se déplace
en fauteuil roulant, sa vie est celle d'un mort-vivant. C'est
la structure symétrique du film. Horibe a une femme et des
enfants, tandis que Nishi n'a que sa femme mourante, et son
enfant est déjà mort avant que le film commence, Cette structure
est renversée à partir du moment où Horibe devient handicapé.
Nishi veut vivre pour son meilleur ami et sa femme, tandis
que Horibe reste cloué sur son fauteuil roulant. Et c'est
justement Nishi qui lui envoie les pinceaux et les couleurs.
Cahiers du cinéma : Avez-vous pensé à la fille au cerf-volant
dès le stade de l'écriture ?
Takeshi Kitano : Je souhaitais avoir un regard objectif
qui n'aurait aucun rapport avec ce qui se passe au sein du
couple. Par ce regard, je voulais introduire une distance,
pour que les sentiments des spectateurs ne se concentrent
pas trop sur le couple. L'arrivée d'une fille qui n'a aucun
rapport avec lui renforce paradoxalement la tristesse de la
fin du film.
Cahiers du cinéma : Je trouve que cette fille est un peu trop
âgée pour introduire l'innocence du regard.
Takeshi Kitano : J'avais d'abord imaginé que ce serait
un adulte arriéré avec un cerf-volant. Mais comme j'avais
déjà mis ce type d'adulte dans la patrouille, j'ai choisi
une fille.
Cahiers du cinéma : Est-ce l'apparition de l'enfant mort de
ce couple ?
Takeshi Kitano : Oui, le regard du couple sur cet enfant
montre vaguement cette sorte de sentiment.
Cahiers du cinéma : Vous avez laissé des traces de cet enfant
mort, le tricycle devant la porte de l'appartement, et des
chaussures, par exemple.
Takeshi Kitano : C'était vraiment difficile d'indiquer,
par la mise en scène, qu'il avaient un enfant déjà perdu.
La manière la plus commode consiste à montrer sa photo dans
la chambre du coupe (rires). Un des inspecteurs dit aussi
qu'ils avaient un enfant, et le plan sur le tricycle et les
chaussures qui traînent renforce cette impression d'absence.
Cahiers du cinéma : Un des tableaux de Horibe montre des parents
et un enfant…
Takeshi Kitano : C'est un tableau vraiment primitif, parce
que c'est moi qui l'ai peint. Si j'avais demandé à l'accessoiriste
de le peindre, il aurait été beaucoup plus beau et clair,
mais la technique de Horibe qui commence à peine à peindre
est au même niveau que la mienne.
Cahiers du cinéma : Horibe contemple les cerisaies, vous montrez
le tableau des cerisaies un peu surréaliste.
Takeshi Kitano : Ces tableaux existaient avant le tournage.
Je les ai peints alors que j'étais paumé, après l'accident
de moto, tout comme le tableau avec le mot suicide. Mais c'est
au moment du tournage que je me suis souvenu soudainement
de ces tableaux. Curieuse coïncidence ! Comme si je suivais
ma trace en tournant ce film. Et bien que j'aie peint quelques
tableaux pour ce film, ceux du lion, du pingouin et de la
libellule, tous les autres tableaux existaient auparavant.
En écrivant le scénario, je me suis souvenu petit à petit
des tableaux que j'avais fait.
Cahiers du cinéma : Etiez-vous devant ces paysages quand vous
les avez peints ?
Takeshi Kitano : Non, pas du tout. C'étaient de pures créations
de mon imagination. Mais je me demande vraiment pourquoi,
au tournage, je ne rencontre que des paysages que j'ai déjà
peints.
Cahiers du cinéma : En faisant les repérages, vous avez peut-être
cherché inconsciemment les paysages qui vous aviez peints.
Takeshi Kitano : Je ne sais pas. Mais l'idée des cerisaies
m'est venue vraiment soudainement lors des repérages. J'ai
demandé tout de suite à Ren Osugi de les contempler. Et en
regardant Osugi contempler ces cerisaies en pleines fleurs,
je me suis rappelé tout à coup ce que j'avais peint. C'est
le hasard. De même, alors que nous étions dans un paysage,
je me suis souvenu que j'avais fait un tableau avec le mot
suicide.
Cahiers du cinéma : Avez-vous vu à l'avance les endroits où
vous alliez tourner ?
Takeshi Kitano : D'abord, on avait besoin d'un lac. C'est
là que le couple rencontre les inspecteurs et l'homme qui,
en leur disant : " Ce n'est pas la peine d'arroser des fleurs
mortes " les blesse malgré lui. C'est une phrase anodine qui,
pour le couple, résonne avec gravité. Puis nous avons tourné
dans ces paysages enneigés, et au mont Fuji. Ce couple en
découvre pour la première fois la beauté, juste avant la mort.
Cahiers du cinéma : Le plan de la main est impressionnant.
Il s'agit du tableau d'une femme ayant un parapluie. C'est
votre main ?
Takeshi Kitano : Non, c'est celle d'Osugi.
Cahiers du cinéma : Le plan du mulet qui saute sur la mer
est vraiment fabuleux. Vous l'avez sans doute capté par hasard.
Mais dans vos films précédents, vous aviez coupé cette sorte
de plan qui n'a aucune fonction narrative.
Takeshi Kitano : Ce type de plan est idéal pour conjuguer
les deux plans car il n'y a pas de signification spéciale.
Un mulet saute, tout simplement. Bien que je puisse expliquer
que quand un mulet saute, il souffre parce qu'il ne peut plus
respirer lorsqu'il est en l'air. Et c'est justement le plan
qui montre une certaine souffrance. Mais en vérité, on a capté
tout à fait par hasard ce mulet en l'air, et je l'ai trouvé
fort intéressant, un point c'est tout.
Cahiers du cinéma : Ce couple parle vraiment peu. Pour Sonatine,
vous aviez dit que sur la plage d'Okinawa où il n'y a que
la mer et le soleil, on ne pouvait pas parler. C'est la même
chose dans Hana-Bi ?
Takeshi Kitano : Je voulais que les spectateurs arrivent
à découvrir que cette femme n'a pas dit un seul mot jusqu'à
la fin, quand ils entendent le mot merci. Supprimer la parole,
c'est la règle que je me suis imposée. Pour mon prochain film,
j'ai très envie de supprimer la violence en racontant la vie
d'une famille normale.
Cahiers du cinéma : Avec des personnages qui parlent ?
Takeshi Kitano : Je ne sais pas encore.