TRISTE
HANA-BI ( 1 / 2 )
Cahiers du cinéma
: Qu'est-ce qui, à l'origine, vous a donné l'envie e tourner
Hana-Bi ? Etait-ce la volonté d'incorporer des peintures à
l'intérieur d'un film ? Ou bien l'état d'esprit dans lequel
vous étiez à la suite de votre accident
Takeshi Kitano : Le synopsis original de Hana-Bi était
déjà près au moment de la sortie de Sonatine. J'avais à l'esprit
entre cinq et sept synopsis dont j'avais envie de tirer des
films. Après mon accident de moto, je me suis soudain mis
à peindre. Puis, au bout d'un certain temps, j'ai pris la
décision de faire ce film centré autour de ce couple, de leurs
amis… Et j'ai réalisé que ça n'aurait pas l'air trop artificiel
de faire du personnage d'Horibe quelqu'un qui peint et dessine.
Mon film précédent, Kids Return, a permis ma réhabilitation
en tant que réalisateur. Avec Hana-Bi, c'est une nouvelle
ère qui commence.
Cahiers du cinéma : En quoi ce film marque-t-il un nouveau
début pour vous ?
Takeshi Kitano : Depuis le début, je savais que j'allais
faire un film qui serait un repère important dans ma carrière
de réalisateur. Au départ, j'espérais qu'il serait complètement
différent des autres, mais je me rend compte maintenant qu'il
était inévitable que Hana-Bi ait le même cœur que mes autres
films. Je sais que l'on peut sentir Sonatine ou Boiling Point
dans Hana-Bi. J'ai essayé de l'éviter mais c'est impossible,
puisque j'ai joué dans les trois.
Cahiers du cinéma : Après la projection de Venise, vous
avez déclaré être rassuré que le public occidental ait compris
des choses purement japonaises…
Takeshi Kitano : Le film est bien japonais, et pourtant,
ce sont les occidentaux qui en ont tout d'abord découvert
le caractère japonais, et non les Japonais eux-mêmes. Mais
ce caractère japonais n'a aucun rapport avec les films de
Chambara, ou les films en costumes… Le héros paraît un peu
ridicule pour les Occidentaux, parce qu'il entraîne sa femme
à mourir ; mais dans l'esprit japonais, cette sorte de tentative
suicidaire, peut-être proche de la drogue, existe toujours.
J'ai donc constaté que cet esprit japonais est compréhensible
pour les Occidentaux. Cela veut dire que même chez eux cet
esprit existe probablement. Je sens que ce que j'appelle l'esprit
japonais a quelque chose d'un peu universel.
Cahiers du cinéma : L'esprit que vous avez mis dans ce film
vous paraît-il purement japonais ?
Takeshi Kitano : Si cet esprit devenait collectif chez
les Japonais, je me méfierais parce que c'est exactement ce
qu'on appelait " Kamikaze ", la tentation suicidaire collective
; mais dans mon film c'est seulement une histoire individuelle,
mue par l'intuition et le désir du héros. Avant d'aller à
Venise, j'avais pensé que le comportement de notre héros,
l'inspecteur Nishi, ferait penser au comportement des soldats
japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, mais j'avais
espéré aussi que ce film se comprendrait à travers les intuition
personnelles que j'y ai traduites.
Cahiers du cinéma : Dans quelle mesure vous considérez-vous,
en tant que peintre ou en tant que cinéaste, comme un artiste
oriental ?
Takeshi Kitano : Je dirais que mes peintures sont plutôt
orientales car elles ignorent les différences de distances
entre les objets ; par opposition à la peinture occidentale,
où la profondeur et la perspective jouent un rôle primordial.
Mes tableaux sont bidimensionnels, alors que la peinture occidentale
est traditionnellement tridimensionnelle. Quand à mes films,
ils procèdent d'une réaction contre une tendance actuelle
de la société japonaise, de plus en plus influencée par la
technologie et la philosophie moderne occidentale. Mes films
se veulent une réaction très forte contre cette influence
grandissante. Mes films sont du pus sur le visage que la culture
japonaise.
Cahiers du cinéma : Quel est, selon vous, le lien entre les
peintures et les scènes jouées ? Appartiennent-elles au même
monde, vont-elles dans le même sens ?
Takeshi Kitano : Dans ces séquences où les peintures de
Horibe coïncident avec le voyage de Nishi et de sa femme,
je voulais montrer l'étrange lien spirituel qui existe entre
ces deux amis. Ce sont des amis très proches, ils ont été
collègues dans la police, et il y a un lien sirituel très
fort entre eux. Je me suis posé la question suivante : comment
puis-je exprimé ce qui les relie ? Et j'ai eu l'idée de filmer
en parallèle les peintures de Hirobe et le voyage de Nishi.
Mon but était de représenter leur amitié. Il y a aussi autre
chose : un béret. Après la scène où Nishi a rendu visite à
Horibe, Nishi se souvient de chaque mot que Horibe lui a dit.
Horibe a dit qu'il porterait un béret pour commencer à peindre.
Cahiers du cinéma : Nishi, lui aussi, porte une casquette,
uniforme de la police, quand il cambriole la banque…
Takeshi Kitano : Oui. Il vaut mieux choisir un comportement
simple et symbolique dans un film. Ce qui est difficile, c'est
de le trouver. Dans les situations complexes, il y a des milliers
de façons de raconter une histoire. La scène du cambriolage
est assez compliquée parce que c'est l'agent de police qui
fait le coup au lieu d'arrêter le criminel. Ce qui est très
rare au cinéma. Au cinéma, presque tous les voleurs se masquent
le visage ! Dans mon film, c'est l'écran vidéo qui montre
sèchement toute la scène de cambriolage par le héros déguisé
en policier. C'est la manière la plus efficace pour éviter
toutes sortes de complications. Pour faire une scène, j'aime
mieux supprimer les éléments qui aideraient à donner plus
de vraisemblance.
Cahiers du cinéma : Revenons au béret : l'avez-vous choisi
pour donner l'image cliché du peintre ?
Takeshi Kitano : Ce n'est pas moi qui ai trouvé l'idée
de ce béret. C'est Ren Osugi, qui interprète Horibe. Je lui
ai donné la réplique : " J'aimerais commencer à peindre, mais
les pinceaux et les couleurs coûtent cher… Ne t'inquiète pas.
" Dans une prise, il a dit en improvisant : " J'aimerais acheter
un béret pour avoir l'air d'un artiste. " J'ai trouvé cette
idée formidable. J'ai tendance à suivre ce qui advient par
hasard au tournage. Même si le scénario est écrit de manière
assez précise, je laisse beaucoup d'initiative aux acteurs
dès que la caméra se met à tourner. C'est dû à mon expérience
de comique sur scène. Je poursuis toujours le gag improvisé
par mon partenaire. J'avais très envie de finir le film par
le plan de Horibe avec son béret, en train de regarder silencieusement
la mer… Mais si je l'avais fait, j'aurais vraiment été jaloux
de lui. (Rires) C'est pour ça que j'ai fini mon film avec
une image de la fillette.
Cahiers du cinéma : Comme ce béret, vous avez gardé des trouvailles
du tournage, mais le son du film est postsynchronisé.
Takeshi Kitano : Oui. Pour moi, l'image est prioritaire.
Même quand on me disait qu'il n'y avait pas suffisamment de
son, je répondais toujours : " Passons au plan suivant ! "
en vérifiant le niveau de l'image. Si l'image est bonne, ça
me suffit. C'est pour ça que j'ai dû avoir recours, de temps
en temps, à la postsynchronisation.
Cahiers du cinéma : Comme beaucoup d'artistes japonais, vous
semblez vous diriger à chaque film vers plus d'abstraction,
de simplicité, de pureté. Hana-Bi est beaucoup plus proche,
jusque dans ses parties filmées et jouées, de la peinture
et du dessin, que vos autres films.
Takeshi Kitano : Exprimer les choses avec simplicité est
ce qu'il y a de plus difficile à réussir. Mais il ne faut
pas confondre : si les cinéastes japonais ont cette tendance
à aller vers l'abstraction, c'est parce qu'ils veulent fuir
la simplicité et la pureté. Pour moi, l'abstraction et la
simplicité sont deux choses opposées.
Cahiers du cinéma : A propos des rapports entre mes peintures
et le cinéma, si vous n'aviez pas fait de films, auriez-vous
pu consacrer votre vie à la peinture ?
Takeshi Kitano : Je n'ai jamais songé à devenir un peintre
professionnel. Mon père était un peintre de fresque, et je
déteste voir les encres et les couleurs qui servent à peindre.
Quand j'étais enfant, je détestais peindre. Mais depuis que
je m'y suis vraiment mis, je m'y intéresse de plus en plus,
et je n'arrêterai jamais de peindre. Je continuerai à faire
les deux, simultanément.
Cahiers du cinéma : Vous avez la réputation d'être un cinéaste
violent. Au moment de la sortie de Sonatine, on vous a même
rapproché d'autre cinéastes asiatiques, John Woo, par exemple.
ET pourtant, en voyant Hana-Bi, on a ce sentiment extrêmement
étrange et très peu fréquent d'être témoin d'un film qui serait
filmé par un enfant, avec un point de vue enfantin en quelque
sorte. Est-ce votre avis sur le film ?
Takeshi Kitano : Vous êtes le premier à parler de point
de vue enfantin à propos de mon film. A mon avis, ce point
de vue de l'enfant constitue la base même du cinéma et du
jeu d'acteur. Et si Hana-Bi est bien une histoire d'adultes,
l'histoire d'un couple marié et de leurs amis, si tous les
personnages sont des adultes, je les considère comme des enfants.
Avoir un point de vue enfantin pour accomplir des choses,
c'est essentiel. Que vous l'ayez noté, c'est un grand plaisir
pour moi.
Cahiers du cinéma : A cause de la position basse de sa caméra,
on a l'habitude de dire qu'Ozu filme à hauteur d'enfant. Et
sans doute y a-t-il certaines ressemblances entre vos films
et ceux d'Ozu, ne serait ce que parce que chez vous, tous
les enfants sont absents (ou malades, ou en difficulté) et
que chez Ozu, les personnages vivent toujours dans la crainte
de voir leurs enfants les quitter.
Takeshi Kitano : Je vais prendre un exemple. Si un enfant
mange un hamburger, il regarde fixement ce qu'il mange. C'est
ce que l'on pourrait appeler le point de vue de l'enfant.
Mais d'un autre côté, si un adulte mange un hamburger, il
passe son temps à regarder à droite ou à gauche, sans jamais
fixer le hamburger. Dans les films d'Ozu, les personnages
regardent souvent dans une direction. Bien sûr, vous pouvez
dire que les films d'Ozu sont faits avec un point de vue d'enfant
à cause de la position basse de la caméra, mais vous pouvez
aussi le dire de ses personnages : comme ils regardent toujours
dans la même direction, eux aussi regardent comme des enfants.
Pour poursuive avec la métaphore du hamburger, dans mes films,
si les personnages mangent un hamburger, ils regardent dans
une autre direction, et je commence à penser que la direction
où se dirige leur regard est le lieu de la violence. Ce sont
donc à moitié des adultes et à moitié des enfants. Ils font
tout leur possible pour fixer le hamburger, mais ils ne peuvent
s'empêcher de regarder ailleurs, et il se trouve que cet ailleurs
est le lieu de la violence.
Cahiers du cinéma : L'une des plus belles choses dans Hana-Bi,
c'est le rapport que vous nouez entre la vie et l'art, à travers
des deux personnages. D'un côté, Horibe, l'ami de Nishi, peint
pour apaiser ses souffrances, il trouve un certain réconfort,
même partiel, dans le fait de peindre. Et de l'autre, Nishi
se comporte comme un artiste avec sa femme. Il fait en sorte
que la moindre chose (allumer des feux d'artifice ou ramasser
un objet dans le sable) devienne une situation d'art. Tout
ce qu'il fait avec sa femme devient un jeu, un jeu avec les
lignes, avec les formes, et cela touche d'emblée à l'abstraction.
On peut alors dire que Horibe et Nishi se rejoignent parce
qu'ils sont tous deux des enfants et des artistes. Est-ce
une définition qui vous convient ?
Takeshi Kitano : Vous avez absolument raison de dire que
Horibe et Nishi sont en même temps des artistes et des enfants.
Et pourtant, je préférerais ne pas employer le mot artiste.
Je dirais plutôt qu'ils jouent tous deux le jeu de l'art.
Ce n'est pas sérieux au point que vous puissiez sérieusement
les appeler artistes, ils jouent et prennent plaisir au jeu
de l'art.
Cahiers du cinéma : Et précisément, ce qui fait le lien entre
la vie et l'art, ce qui permet le passage de l'un à l'autre,
c'est le jeu. Vos personnages ont cette capacité de tout transformer
en jeu.
Takeshi Kitano : Pour utiliser une métaphore, on peut parler
de jeu lorsque quelqu'un qui domine, regarde ce qui se passe
en bas, comme un créateur regarde ses créature et va parfois
leur rendre visite. D'en haut, il prend du plaisir à voir
les autres jouer. Mais d'autre part, on peut parler des vrais
jeux, ceux des enfants, quand ils jouent dans le sable, par
exemple. Il y a une grande différence entre les deux.
Cahiers du cinéma : Le fait que le couple se parle peu vient
de cette priorité que vous souhaitez accorder aux images ?
Takeshi Kitano : Non. J'ai eu envie d'effacer tout dialogue
entre le marie et la femme. Au cinéma, dès qu'on entend la
conversation d'un couple, on sait que la scène d'amour physique
n'est pas loin. D'abord la conversation, puis les caresses…
Je voulais que ce film soit exempt de toute teneur sexuelle.
Elle arrive enfin à dire merci à la fin.