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HANA-BI
Michel Ciment : Votre dernier film, Hana-Bi, a une structure
complexe avec plusieurs niveaux de lecture, du rôle du passé
à l'utilisation d'œuvres plastiques, des rapports amoureux aux
scènes de violence. Comment s'est organisé le matériau au moment
de l'écriture ?
Takeshi Kitano : Quand j'y pense, il me semble que j'ai vécu
deux moment importants dans ma carrière d'homme de spectacle
et pas seulement de metteur en scène. L'un deux fut un accident
de moto, il y a trois ans, où j'ai été blessé très sérieusement
sur le côté droit de mon visage. L'autre eut lieu il y a dix
ans, lorsque j'ai attaqué un éditeur de journaux dont les paparazzi
avaient pris furtivement des photos de ma petite amie. Cela
m'avait rendu d'autant plus furieux qu'ils l'avaient frappée
en volant faire leurs clichés. C'est seulement très récemment
que j'ai pensé à l'influence possible de ces deux faits dans
la genèse d'Hana-Bi. Par exemple, lorsque mon amie a été fragilisée
par l'agression à la fois physique et morale qu'elle avait subie,
je me suis demandé ce que je pourrais faire pour elle dans ce
moment de crise. Cela a pu (sans que j'en sois conscient) m'inspirer
la séquence où Nishi emmène sa femme à la campagne pour un dernier
voyage.
Je voudrais aussi ajouter que beaucoup de critiques et de journalistes
parlent de mes films comme d'œuvres avant tout violentes. Or,
pour moi, le rapport entre la douceur et la violence ressemble
au mouvement d'un pendule. Plus un homme est tendre, plus il
peut devenir extrêmement cruel et brutal. C'est en lui que l'écart
entre les deux états d'âme peut être le plus extrême, car il
a une capacité de se sentir les émotions les plus profondes.
Cela peut paraître une exagération, mais il me semble que l'acte
amoureux ultime peut être le meurtre de celui que vous aimez.
Ce que je vous dis peut faire écho au stéréotype de la philosophie
japonaise qui a prévalu avant la Seconde Guerre mondiale. Il
est vrai pourtant que, avant la période contemporaine où la
société japonaise a été excessivement modernisée et américanisée
à marche forcée, il y eut une époque où l'idée de trouver le
romantisme et le lyrisme dans la mort a été dominante au Japon.
Beaucoup de mes compatriotes, inconsciemment, continuent pourtant
à associer l'amour et la mort. Ce sont les réactions de certains
Européens au festival de Venise qui ont associé ces idées de
mort et de lyrisme qui m'ont amené à réfléchir à tout cela,
et je suis surpris de leur étonnement, car il me semble qu'il
y a une tradition romantique très forte chez vous qui devrait,
plus encore que les Japonais, les amener à comprendre ce lien
entre l'amour et la mort.
Michel Ciment : Quels furent les stades d'élaboration du scénario
?
Takeshi Kitano : A l'origine, l'ordre des séquences était
très différent dans le scénario. Pour ce film, la partie la
plus importante de mon travail a été le montage (que j'ai assuré
moi-même) et qui a totalement bousculé la chronologie. Après
avoir tourné toutes mes séquences, je me suis retrouvé comme
devant les morceaux dispersés d'un puzzle qu'il m'a fallu reconstituer.
J'ai passé un temps considérable à déplacer les séquences pour
leur donner une structure qui me convenait, et il y a bien eu
dix versions différentes avant d'aboutir à celle que vous avez
vue.
A l'origine du synopsis, il y avait l'histoire d'amitié entre
Horibe et Nishi, tous deux très liés depuis longtemps. J'ai
eu alors l'idée de montrer à quel point Horibe avait de l'affection
pour son ami en lui demandant d'aller voir sa femme à l'hôpital,
et de le laisser seul pour entreprendre une opération de police.
C'est parce qu'il n'était pas accompagné que Horibe sera gravement
blessé et paralysé de la taille aux pieds. Nishi, bien sûr,
en ressent une grande culpabilité. La seconde idée de départ
que j'ai eue fut celle de la décision que prend Nishi de faire
quelque chose pour sa femme mourante, alors qu'il l'avait négligée
dans leur vie conjugale ! Ces deux éléments ont structuré le
récit et ils étaient tous deux liés aux pressions émotionnelles
que ressent Nishi. Je voulais montrer comment il réagit face
à ces épreuves.
Une des tâches les plus difficiles que j'ai affrontées fut celle
d'exprimer les liens étroits entre Horibe et Nishi. La meilleure
façon m'a paru être d'utiliser les tableaux que peint Horibe
et de les mettre en relation avec les actions de Nishi. Ainsi
le tableau de Horibe et le plan de la famille regardant le feu
d'artifice coïncident, comme cela se passe aussi à d'autres
moments de leur voyage.
Michel Ciment : Ces dessins et ces tableaux sont de vous. Avez-vous
été longtemps un artiste plastique ?
Takeshi Kitano : En fait, j'ai commencé à peindre il n'y
a que trois ans. Mes blessures étaient si graves que je pensais
ne pas pouvoir continuer à réaliser des films ni à apparaître
à la télévision comme l'animateur que je suis, sous le nom de
Beat Takeshi. Comme Horibe, je n'avais rien à faire, et avais
beaucoup de temps libre, et je me suis dit : " Pourquoi ne pas
me mettre à la peinture ? " Au début, je l'ai conçue comme une
distraction qui me faisait prendre mon mal en patience. Puis
peindre et dessiner sont devenus parmi mes violons d'Ingres
préférés. En préparant hana-Bi, j'ai pensé que Horibe, paralysé
dans sa chaise roulante, était un peu dans la situation où je
m'étais trouvé et que, comme moi, il pourrait se livrer à cette
activité de peintre. Je ne pensais pas que cela créerait un
embarras chez les spectateurs car ils comprennent que Horibe
(comme moi) n'est qu'un amateur, qu'il vient juste de commencer
à peindre et qu'il n'a aucune prétention à être un véritable
artiste. Je sais que ma technique n'est pas très accomplie,
mais néanmoins, quand je peins, je m'absorbe complètement dans
mon travail et j'y trouve beaucoup de plaisir et de satisfaction.
Michel Ciment : Ce qui est frappant, c'est l'opposition entre
votre style pictural et votre style cinématographique ; vos
tableaux sont très riches, remplis d'animaux et de fleurs, avec
une abondance de détail, alors que vos cadres sont presque vides,
avec un ou deux personnages dans des lieux dépouillés.
Takeshi Kitano : Ce contraste est peut-être dû à mon sens
de l'équilibre. Il est vrai que le vide est un des principes
de ma façon de filmer, dans Hana-Bi comme dans mes œuvres antérieures.
Ce n'est pas le fruit d'une intention délibérée, mais plutôt
d'un travail inconscient. J'ai sans doute voulu contrebalancer
cela par la densité des toiles qui ont un impact émotionnel
sur le public, et d'autant plus qu'elles établissent un contraste
avec la sobriété des prises de vue.
Michel Ciment : Travaillez-vous avec un storyboard ou, au contraire,
improvisez-vous vos mouvements d'appareil, comme certains plans
à la grue ? De même, aviez-vous à l'origine l'intention d'utiliser
la vidéo pour le braquage de la banque ?
Takeshi Kitano : Ce n'est pas mon habitude de dessiner mes
plans à l'avance, car, même si je le faisais, les lieux et les
angles ne coïncideraient jamais avec mes intentions premières.
Pour ce qui est du hold-up dans la banque, ce qui me gêne, c'est
que la plupart du temps, l'idée que se font les gens de ce type
d'action vient des films qu'ils ont vu. Très peu de personnes
ont été vraiment témoins d'un braquage, et l'image qu'ils en
ont n'est qu'illusion. Je me suis dis que la meilleure expression
que je pourrais en donner serait d'utiliser la caméra cachée
des services de surveillance de la banque, et de juxtaposer
ses images vidéo avec de gros plans des gens dans la banque.
Je voulais ainsi casser la représentation stéréotypée des hold-up
dans les films. Pour cette raison, certains diront que la scène
n'est pas réaliste, alors qu'ils la jugeront non par rapport
à la réalité d'un véritable braquage, mais à partir de leurs
souvenirs cinématographiques. Pour ce qui est des plans à la
grue, c'est purement accidentel. Mon chef opérateur, Katsumi
Yanagishima, qui avait travaillé avec moi sur mes cinq films
précédents, était parti à Londres avec une bourse pour suivre
des cours de perfectionnement dans une école de cinéma, alors
que j'allais tourner Hana-Bi. J'ai donc demander à son assistant
Hideo Yamamoto de faire la photo de mon film, et j'ai voulu
qu'il se démarque du travail de son prédécesseur. C'est ainsi
que nous avons conçu ensemble des mouvements de grue pour la
séquence dans la neige et celle du ferrailleur. Cela coïncidait
avec une étape de mon travail et je souhaitais essayer de nouvelles
figures de style et privilégier davantage le mouvement. L'arrivée
d'un nouveau chef opérateur a facilité cette transition.
Michel Ciment : Vous utilisez dans votre film des stéréotypes
visuels du Japon, tels que les cerisiers en fleurs, le mont
Fuji, les paysages enneigés. Quel est votre rapport à cette
imagerie traditionnelle ?
Takeshi Kitano : Si je me suis servi de ces conventions pour
le couple formé par Nishi et sa femme Miyuki, c'est qu'ils font
pour la première (et la dernière) fois ce voyage ensemble. Et
lorsque des gens mariés entreprennent ce genre de visite, ils
choisissent généralement les lieux typiques du tourisme. Bien
sûr, lorsque l'on vit dans ce genre d'environnement, on ne le
choisira pas pour ses vacances ! pour ce qui me concerne, alors
que je suis né et ai toujours vécu à Tokyo, je ne suis jamais
allé visiter la fameuse Tour de la ville qui est la visite obligée
pour les touristes.
Michel Ciment : Il y a aussi dans votre film des mélanges de
ton et de l'humour quand les choses ne se passent pas comme
elles le devraient : le feu d'artifice qui ne fonctionne pas,
la photo que l'on ne réussit pas à prendre.
Takeshi Kitano : Il est vrai qu'il y a pas mal d'humour dans
Hana-Bi, mais je voudrais souligner que ce le spectateur perçoit
comme de l'humour ou comme des situations comiques n'est pas
vécu ainsi par les protagonistes. Cela même peut parfois être
tragique ou triste pour eux, comme c'est le cas dans l'épisode
des feux d'artifice. Tout dépend du regard que l'on porte sur
les événements. Un autre exemple est l'épisode du cerf-volant
brisé. Le public, bien sûr, va rire, mais pour l'enfant, son
bien le plus précieux est détruit. De même, ce que Nishi a fait
pour sa femme à la fin peut être vu comme une situation tragique,
mais c'est aussi la marque d'un amour absolu. Son acte peut
paraître pour les occidentaux l'expression d'une sagesse japonaise
ancienne, mais le lyrisme romantique reste présent même s'il
est profondément enfoui dans la tête de nombreux japonais.
Michel Ciment : Mais ce que les Européens vous ont dit avoir
vu dans le film est suggéré par vous dans le titre même : hana-Bi.
Takeshi Kitano : Oui. Sans trait d'union, Hana-Bi veut dire
feu d'artifice. Le trait d'union sépare Hana, la fleur dans
la vie, de Bi, le feu, donc la destruction et la mort. Ce sont
des termes opposés et complémentaires. Toutefois, en ce qui
concerne le titre, je suis embarrassé de vous dire que l'idée
ne vient pas de moi. Le producteur me l'a proposé et je n'ai
pas très bien compris ce que cela voulait dire. Il m'a alors
expliqué ce que je viens de vous répéter ! cela m'a paru une
idée excellente et je l'ai immédiatement adoptée.
Michel Ciment : Ce qui séduit dans ce film, c'est la surprise
constante qu'il crée chez le spectateur, son invention, même
si, à la fin, la logique du récit s'impose. De même, la violence
arrive toujours soudain, de manière imprévue et elliptique.
Takeshi Kitano : Le cinéma a cent ans et la tendance du public
est de prévoir ce qui va arriver sur l'écran. Dans les scènes
de violence, j'essaie de décevoir son attente. Je n'aime pas
les films prévisibles, et c'est pour cela que je tente dans
chaque séquence de surprendre en introduisant des éléments insolites.
J'ai voulu aussi opposer les scènes de violence impulsive à
celles où Nishi se retrouve avec sa femme, dont le tempo est
beaucoup plus lent et qui se déroulent la plupart du temps en
silence. Cela me permettait de donner le plus de poids possible
aux deux dernières phrases prononcées par l'épouse de Nishi.
Le contraste entre les scènes d'action et celles où le calme
domine m'attirait beaucoup.
Michel Ciment : Comment avez-vous travaillé avec Joe Hisaishi
qui, pour la troisième fois (QUATRE ! ! !), a composé la musique
d'un de vos films ?
Takeshi Kitano : Ma collaboration avec Hisaishi est très
particulière. Nous ne parlons pas beaucoup ensemble de la partition.
Dans le cas d'Hana-Bi, je lui ai montré un premier montage très
primitif du film et cela a été comme un premier punch au visage.
Ce n'était pas vraiment une concertation amicale, mais plutôt
un combat de boxe. Métaphoriquement parlant, on peut dire qu'il
est sorti K.-O. de la projection. Il ne s'est pas réveillé avant
que j'ai compté jusqu'à neuf. Et soudain il a imaginé cette
musique qui fut un peu comme un punch en retour de sa part.
En quelque sorte, ce fut sa revanche, et j'en suis totalement
satisfait.
Michel Ciment : Lors de votre première rencontre avec Positif,
vous ne nous avez pas parlé de vos goûts cinématographiques.
Takeshi Kitano : Il y a beaucoup de metteurs en scène que
j'aime, mais avec lesquels je me sens capable d'entrer en compétition.
Mais quand j'ai vu par exemple un film comme les Clowns de Fellini,
je savais que je n'étais pas capable d'arriver à un tel résultat.
Si j'avais été sur le ring, il m'aurait mis K.-O. J'aime également
beaucoup Pierrot le Fou de Godard, mais les autres films que
je connais de lui me paraissent très difficile à comprendre.
Quant à ceux de Tarkovski, je n'ai pas la force physique nécessaire
pour les regarder en entier. Chez les japonais, j'aime particulièrement
Kurosawa et surtout Rashomon et les Sept Samouraïs. Quand je
pense qu'il les a réalisé il y a plus de quarante ans, je suis
fasciné par leur degré d'accomplissement.
[ Propos recueillis par Michel Ciment ]
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