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KIKUJIRO
PAR KITANO
STUDIO : Pourquoi intituler ce film, L'Été de Kikujiro, alors
que c'est plutôt le petit garçon le personnage central ?
TAKESHI KITANO : Quand je me lance dans un film, c'est généralement
avec très peu de pages de scénario. Donc, en cours de tournage,
l'histoire évolue. Au début, l'histoire c'était effectivement
celle d'un petit garçon partant à la recherche de sa mère durant
les vacances d'été. Mais après coup, c'est devenu celle d'un
adulte qui s'amuse et part en vacances. J'ai trouvé le titre
en tournant le dernier plan, quand le petit garçon demande son
nom à Kikujiro. C'est là que je me suis aperçu qu'il était le
vrai héros du film. Et donc que c'était son été.
STUDIO : On dit que Kikujiro, ce gangster loser qui aide le
petit garçon dans ses recherches, est inspiré de votre père.
C'est vrai ?
T. K. : Disons que je suis parti de lui. Mais je ne savais
pas pour autant comment devait se développer un rapport filial
entre Kikujiro et le gamin, n'ayant moi-même pas eu ce genre
de relation avec mon père : j'avais plutôt tendance à l'éviter,
car c'était un homme brutal, qui rentrait souvent soûl à la
maison pour y faire une scène de ménage.
STUDIO : A propos de violence, vous auriez fait Kikujiro pour
échapper à cette étiquette de cinéaste violent que des journalistes
vous collaient au moment de la sortie d'hana-Bi. Est-ce vrai
?
T. K. : Absolument. En fait, la réaction de la presse était
due au désordre de la sortie de mes films à l'étranger. D'abord,
il y a eu Sonatine, puis vous avez découvert Kids Return, Violent
Cop, Hana-bi… Puisque personne n'avait vu à l'époque A Scene
at the Sea, j'avais droit à chaque fois aux questions sur la
violence et les yakusas. Je me suis alors demandé quel film
je pourrais faire pour prouver que je n'étais pas seulement
réalisateur de film de gangsters. Et j'ai opté pour le road-movie
familial, un exercice auquel de nombreux grands réalisateurs
se sont essayés. N'ayant moi-même pas reçu de formation classique
de cinéaste, je me suis dit que c'était peut-être un bon moyen
de faire mes gammes que de tourner cette histoire de gamin partant
à la recherche de sa mère avec pour ange gardien un ringard.
Cela me permettait non seulement de prendre de la distance par
rapport à mes précédents films, mais aussi de voir ce qu'un
tel sujet pouvait donner, traité par moi.
STUDIO : Contrairement à vos précédents films, Kikujiro est
franchement optimiste. Qu'est-ce qui a changé chez vous et vous
a poussé à réaliser un tel film ?
T. K. : Vous savez, ma vie privée et ma vie de cinéaste sont
superposées. Mon premier film je l'ai fait par hasard, ça c'est
bien passé, mais il n'a pas vraiment été apprécié. J'ai quand
même eu envie de continuer, mais à chacun de mes trois premiers
films, on s'est moqué de mon travail. Je me suis alors lancé
dans Sonatine qui m'a valu une certaine renommée en Europe,
mais toujours pas au japon. Là, j'en ai eu marre et j'ai tourné
cette grosse farce, Getting Any?. Je m'y moquais de tout, même
du rire, alors que j'ai débuté comme comique. Cinématographiquement,
c'était une démarche suicidaire. Peu de temps après, j'ai eu
mon accident de moto… Certains pensent que c'était un suicide
manqué… Durant ma convalescence, j'ai tourné Kids Return, un
film en partie autobiographique, comme pour me reconstruire.
Malgré une certaine complaisance à mon égard, due aux circonstances,
on a dit de moi : " Il est foutu, il est fini. " Mais j'ai persévéré
et ai tourné Hana-Bi. Et là, enfin, on a reconnu mes efforts
et mon travail de réalisateur. Ce qui effectivement m'a donné
plus d'assurance pour kikujiro ; je me sentais plus détendu,
plus enjoué. Et forcément, ça se ressent à l'écran. Mais ne
me croyez pas pour autant devenu totalement optimiste : mon
prochain film devrait être encore un peu sombre (rires).
STUDIO : Comment avez-vous choisi l'enfant qui joue avec vous
dans Kikujiro ?
T. K. : Je cherchais un gosse pas trop mignon et qui ait
le visage d'un gamin d'autrefois. je ne voulais pas d'un petit
singe savant au regard pétillant sur commande. Si. À la fin
du film, cet enfant un peu terne vous semble mignon, c'est que
j'ai gagné mon pari.
STUDIO : Et comment choisissez-vous vos acteurs en général ?
T. K. : Ce qui m'intéresse, c'est la façon dont les acteurs
se comportent, leur personnalité, qui me plaît ou pas. Pour
moi, la qualité de leur jeu n'est pas un critère de choix :
s'ils jouent mal, il suffit de bouger la caméra et de les tourner
de dos (rires).
STUDIO : Que pensez-vous de Kitano le réalisateur et de Kitano
l'acteur ?
T. K. : Un de mes maîtres en comédie m'avait dit que, pour
réussir, il fallait se mettre à la fois dans la peau de l'acteur
et dans celle du spectateur. Avoir cette faculté d'appréciation
vis-à-vis de son travail. Alors, ce que je pense du Kitano réalisateur
?Il est vraiment trop pressé et pas très professionnel, parce
que généralement il ne fait qu'une seule prise, alors qu'il
ferait bien d'en faire plusieurs. Quant à Kitano l'acteur, il
est mauvais, il est exécrable !
STUDIO : Alors pourquoi continuer à le faire tourner ?
T. K. : Parce que j'ai confiance en moi en tant que réalisateur
: je sais que j'arriverai à tirer quelque chose de ce mauvais
acteur ! (rires) Par exemple, comme je sais qu'il est mauvais,
je coupe beaucoup de son texte, puisqu'il ne sait pas le dire.
STUDIO : Quand même, en comparaison avec vos précédents films,
votre personnage parle beaucoup plus dans Kikujiro…
T. K. : C'est vrai. Et j'en suis désolé… Durant le tournage,
quand je regardais les rushes, je me disais : " Oh là là, je
n'aurais pas dû me donner autant de dialogues ! "
STUDIO : Par ailleurs, en plus d'être bavard, vous portez des
chemises hawaiiennes criardes ! C'est vous qui les avez choisies
?
T. K. : (Rires) Oui ! mais en fait, il n'y en a qu'une. Je
ne sais pas si vous avez remarqué, mais dans mes films, les
personnages ne changent pratiquement jamais de costumes : c'est
pour avoir plus de liberté au montage. Dans Kikujiro, le petit
garçon et moi ne nous changeons que deux fois.
STUDIO : Le deuxième nom à apparaître au générique, c'est celui
de votre musicien, Joe Hisaishi. C'est dire l'importance que
vous lui accordez. Comment collaborez-vous ?
T. K. : Notre collaboration remonte à 1991, sur A Scene at
the Sea. On me l'avait présenté à l'époque, alors que je ne
savais pas qui il était, ni même qu'il travaillait sur les films
d'animation de Hayao Miyasaki. Jusqu'à présent, on travaillait
de la façon suivante : je finissais le film, il ajoutait la
musique, puis on affinait. Pour Kikujiro, on a procédé différemment
: je lui ai expliqué ce que j'attendais de lui avant même de
commencer le film. ET j'en suis très heureux, car j'ai l'impression
que cette dernière collaboration est bien plus aboutie.
STUDIO : A la fin de Kikujiro, votre personnage trouve une certaine
sérénité. Vous, qu'avez-vous trouvé en faisant ce film ?
T. K. : Sur ce tournage, on s'est amusé comme des fous. Mais
c'est vrai qu'après, moi aussi, j'ai ressenti un sentiment d'apaisement.
D'autant que l'accueil réservé tant à Cannes qu'au Japon, m'a
rassuré. Maintenant, je sais que je peux tourner tous les films
que je veux. On m'accepte enfin comme réalisateur.
[
Propos recueillis par Patrick Fabre ]
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