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L'HOMME QUI RIT

Son producteur, Masayuki Mori, qui l'assiste depuis ses débuts à la télévision, ne veut plus le suivre que dans le strict champ de ses activités professionnelles. En vingt ans d'amitié, Kitano l'a mis plus d'une fois sur les genoux. L'homme à l'art de vous embarquez dans des bringues qui durent toute la nuit et de vous ramener chez lui à l'état d'épave tandis que, ragaillardi par une douche, il retourne au travail. Au début de leur collaboration, Masayuki Mori s'est ainsi écroulé ivre mort six mois d'affilée sur le canapé de Kitano.

MASAYUKI MORI : " J'avais vingt ans, raconte-t-il, un vrai petit con. Ces six mois m'ont fait comprendre la nécessité d'apprendre à me contrôler. C'était sans doute ce que souhaitait Kitano. On a continué à travailler ensemble, mais j'ai cessé de le suivre dans ses virées : me contrôler ne voulait pas dire l'égaler. Kitano est incroyable. Il peut avaler des litres de bière ou de saké et penser en même temps à la conception de son prochain film. Il ne perd jamais la maîtrise de lui-même. "

Vedette du petit écran ? Cinéaste ? Ecrivain ? Malgré tant d'années passées avec lui, Masayuki Mort n'arrive pas à hiérarchiser les activités de son étrange ami.

M. M. : " Ceux qui regardent Kitano à la télévision ne sont pas les mêmes que ceux qui lisent ses livres. Et ceux qui aiment ses films constituent encore un public différent. Cela lui donne une aura étonnante, un pouvoir médiatique unique. Takeshi Kitano est l'une des rares vedettes au Japon à pouvoir dénoncer ouvertement et sans conséquences les dérapages des politiques. "

Les Européens le comparent à Roberto Benigni et à Coluche. L'intéressé s'amuse à crever les baudruches, parfaitement hostile aux éloges et aux comparaisons. " Je suis japonais, je suis différent ", tranche-t-il.
Depuis Sonatine, qui l'a fait connaître du public occidental en 1993, on le félicite pour la cohérence de son œuvre. " Du bricolage ! ", balaie-t-il d'un geste, On admire sa facilité à rebondir d'un genre à l'autre. " L'habitude du manzaï ", répond-il, laconique, en référence au théâtre comique où il brillait au milieu des années 70.

TAKESHI KITANO : " Vous inventez des sketchs. Quand vous sentez que l'un d'eux risque de s'épuiser, vous le retirez de la circulation. Pour mieux le resservir plus tard. C'est une assurance sur la vie des histoires. Je fais pareil au cinéma. "

A l'opposé de la violence d'Hana-Bi, L'Été de Kikujiro raconte donc des souvenirs d'enfance tendres. Des souvenirs peuplés de pleutres, de perdants et de bons à rien, même si " dans ce film en particulier, c'est la figure de mon père qui domine ", reconnaît-il.

T. K. : " J'ai eu une drôle d'enfance. Je me souviens très bien d'un soir où mon frère aîné est rentré blême à la maison. Il venait d'avoir son permis de conduire. Il avait renversé quelqu'un avec la voiture d'un copain et s'était sauvé. Ma mère est sortie voir la voiture : le pare-chocs avait effectivement une belle bosse ! Elle nous a tous réunis et nous a fait la leçon : " Maintenant que le mal est fait, on va assumer. Que personne ne parle jamais de cette histoire. " Une demi-heure plus tard, mon père est arrivé, le visage en sang, furieux : " Un imbécile au volant vient de me renverser. Je ne sais pas qui c'est, mais je vais lui casser la gueule ". On a tous éclaté de rire, mais personne n'a moufté. "

Kitano raconte encore que la seule fois où son père a accepté de l'emmener à la mer, il a failli mourir noyé.

T. K. : " Comme le petit garçon du film, je lui ai demandé s'il était capable de nager jusqu'à la petite île. Il m'a répondu : " Bien sûr ! " On a été obligé d'envoyer les garde-côtes le récupérer. "

Kitano rit comme un fou, en oublie les cigarettes qu'il allume à la chaîne et la paralysie de sa joue gauche, souvenir d'un accident de moto qui failli lui coûter la vie il y a 5 ans. Le rire est sa thérapie. Il en abuse parfois. A la sortie de L'Été de Kikujiro au Japon, un de ses copains lui a dit : " Tu t'es servi du gosse. Il n'est là que pour permettre les jeux auxquels tu te livre avec les autres acteurs à la fin du film. " Kitano glousse : " Il avait parfaitement raison. " Quand on lui demande comment il trouve le temps de travailler autant, il écarquille les yeux, effaré: " Est-ce que vous poseriez cette question à un joueur invétéré ? "

[ Propos recueillis par Marie-Elisabeth Rouchy ]