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L'ESPRIT
ET LE JEU
FILM : Pourquoi le film ne s'appelle-t-il pas " l'été de Masao
" , du nom du petit garçon ?
TAKESHI KITANO : Comme je tourne dans l'ordre chronologique
des scènes, je pensais effectivement au début qu'il s'agissait
de l'été de ce gosse. C'est lui qui devait être le héros. Mais
on ne donne jamais de titre avant de commencer un tournage.
Et puis le personnage de Kikujiro a pris de plus en plus d'importance.
Le déclic du titre nous est venu à la dernière réplique, quand
l'enfant demande son nom à l'adulte.
FILM : Pensiez-vous donner une tonalité aussi comique au film
avant de le tourner ?
T. K. : C'est un road movie dans lequel je pensais effectivement
introduire des épisodes cocasses et drôles. Cette histoire triste
d'un enfant à la recherche de sa mère ne devait pas paraître
larmoyante. Le résultat correspond à peu près à ce que j'avais
imaginé, bien que je n'aie pas écrit d'avance tous les gags.
Dans la partie finale, la plupart de ceux-ci ont été improvisés
: l'extra-terrestre ou la pastèque ont par exemple été peints
sur le plateau ! En revanche, le gag du pneu qui éclate avait
été préparé.
FILM : Quelle parenté avec vos apparitions comiques sur le petit
écran ?
T. K. : A la télévision, nous avions tourné la même scène
de " strip soleil " mais en pire. On l'avait fait sur une piste
de ski, les gens glissaient et devaient remonter la pente dévêtus,
pour retrouver leurs habits. Cela nous a valu des protestations
de téléspectateurs qui trouvaient ce jeu trop cruel.
FILM : Quel écart constatez-vous entre la façon dont les Japonais
et les Occidentaux apprécient votre humour ? Vos compatriotes
ont-ils le sens de l'autodérision ?
T. K. : Jes Japonais rient aux mêmes moments que les Occidentaux,
sans doute encore plus, mais ils cherchent à oublier l'histoire,
la relation entre la mère et le fils. Ils imaginent qu'elle
n'est qu'un prétexte pour faire rire. Quand à l'autodérision,
nous avions autrefois l'habitude de rire dans le même esprit
que les Français : au détriment des autres et non aux dépends
de soi-même ! Depuis que je suis apparu sur scène, j'ai contribué
à ouvrir les horizons, à montrer que l'on pouvait rire de n'importe
quel sujet. Je me moque de moi. Je fais des gags " hénaurmes
". J'ai contribué à faire évoluer, je crois, la tradition du
rire japonais.
FILM : Comment expliquez-vous alors l'échec et le rejet de votre
film " Getting Any ? " ?
T. K. : La critique était mauvaise et le public n'a pas suivi.
La raison est simple : c'est que je me moque des gens qui vont
rire de ce film.
FILM : De quoi vous êtes-vous inspiré pour composer le personnage
de Kikujiro ?
T. K. : Il y a mon père, bien que je ne le connaisse pas
bien. Mais j'ai surtout pensé à la manière d'être des adultes
du quartier où j'ai grandi : flemmards, traînards, grandes gueules…
FILM : Comment travaillez-vous le carde de vos plans, souvent
très original ?
T. K. : Je ne réussis pas toujours à obtenir ce que je veux,
mais j'ai toujours envie de trouver de nouveaux angles et je
les propose à mon cameraman. En revanche, dans les séquences
de jeu de " L'Été de Kikujiro ", ce n'est pas moi qui ai décidé
du cadre. Si tout avait été défini à l'avance, on aurait perdu
un certain esprit ludique. On a demandé au cameraman de s'amuser
avec nous. Au point que certains plans étaient inutilisables
tellement l'équipe riait !
FILM : Dans votre film " Hana.-Bi " vous introduisiez des tableaux,
" L'Été de Kikujiro " est rehaussé par des polaroïds animés…
T. K. : Ce sont les têtes de chapitre d'un livre d'images
pour adultes que j'aurais voulu illustrer avec des dessins de
l'enfant, mais celui-ci n'était pas très doué pour ça. Je n'ai
pas voulu tricher. Quand aux dessins animés, ils ne m'intéressent
pas, même ceux des meilleurs animateurs japonais.
FILM : Comment avez-vous conçu les très brèves rencontres des
héros avec leurs mères respectives ?
T. K. : Je voulais qu'on vérifie l'existence de la mère sans
ouvrir la porte au pathos, à des effusions ou à de l'émotion
superflue. En voyant que la mère de l'enfant a refait sa vie,
Kikujiro invente aussitôt une fiction. De même, quand il va
voir sa propre mère, il ne l'approche pas. Ils sont l'un et
l'autre dans un monde très différent. C'est une forme de réserve
très japonaise, où l'on ne montre pas ses sentiments.
FILM : A l'avenir, allez-vous donner plus de place à vos personnages
féminins ?
T. K. : On me reproche souvent de ne parler que du monde
masculin des yakusas. Attendez deux ou trois ans : je vais faire
des films où les femmes existeront davantage !
FILM : Votre popularité vous ouvre des portes : vous aimeriez
la mettre au service de quels types de projets ?
T. K. : Mon prochain film se tournera en partie aux USA.
Je rêve aussi de faire un film d'époque en costume, mais ça
coûte très cher. Pour ma part, j'ai le sentiment que tous les
thèmes sont abordés par les cinéastes japonais. Peut-être ne
sont-ils pas montrés en Europe ? Je n'y vois pourtant pas de
tabous.
[
Propos recueillis par Christian Georges ]
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