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Le mythe Kitano
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Kitano réalisateur
Kitano acteur

"Beat" Takeshi
Hisaishi & Co.

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LE
HEROS SACRILEGE
BUSTER
KITANO ( 1 )
Takeshi Kitano a de la classe. Sa présence physique
évoque celle d'Harvey Keitel. Son corps trapu semble s'ancrer
un peu plus dans le sol à chacun de ses pas, même si sa
démarche possède une élégance indéfinissable. Son masque
impassible, son regard direct ou absent tirent, quand
à eux, la comparaison du côté de Buster Keaton. Et ses
sourires étranges, des sourires francs de jouissance dans
la violence, alimentent le charisme de l'acteur. Kitano
est beau, solide, inquiétant, à la manière de De Niro.
Il additionne comme ce dernier des rôles fort et ambigus.
Chemise blanche, pantalon sombre, laconisme. Il incarne
toujours des personnages de flic, de yakusa ou de simple
voyou en dérive. Son autorité s'impose de soi. Il a donc
ses seconds, ses suiveurs souffre-douleur. Et s'il apparaît
lui aussi soumis à une hiérarchie, il s'en défait dans
l'excès, dans la folie, par la violence. Dans ses films,
celle-ci y avoisine la mélancolie, la tendresse et l'humour.
Les forces s'opposent, s'interpénètrent. Cet assemblage
est prolongé par le Kitano acteur qui semble donner corps
à une ambivalence nouvelle dans chaque film. Il existe
sans conteste un Dr. Kitano est un Mr. Beat Takeshi.
Beat Takeshi demeure plus ou moins un inconnu pour le
public occidental. Il se résume à ce nom sous lequel le
Kitano acteur apparaît dans les génériques. Et c'est bien
de ce dédoublement qu'il s'agit. Beat takeshi, c'est le
Kitano pitre. Un bouffon surdoué qui est devenu dans les
années 70-80 une star de la télévision japonaise, en tant
qu'animateur. Ce surnom lui est resté de ses débuts de
comique de scène. La pratique du manzaï a conditionné
l'humour du réalisateur. On y retrouve improvisation,
satire verbale ou jeux de corps qui vont alimenter le
burlesque kitanien. A partir de 1980, les émissions qu'il
anime à la télévision sont provocantes, imprégnées par
l'absurde et le pouvoir (il impose à ses " disciples "
des défis ridicules) et asseyent son image d'humoriste
impertinent. Quant au cinéma, Kitano y accède en tant
qu'acteur. En 1982, on le découvre en sergent Hara, déjà
tiraillé entre sadisme et comportement puéril dans Furyo
de Nagisa Oshima. Sollicité pour jouer dans un film qui
doit être réalisé par Kenji Fukusaku, il accepte de remplacer
ce dernier à condition de pouvoir effectuer des modifications
sur le scénario d'origine. Ainsi naît Violent Cop, en
1989, dans lequel kitano se met lui-même en scène en policier
mi-Bogart, mi-Dirty Harry.
Kitano avoue avoir le sentiment de se prostituer à la
télévision. Le Beat Takeshi extraverti et le Dr. Kitano
qui semble plutôt être sous l'influence du théâtre No,
tout en retenue, se mêlent au cinéma pour former l'acteur
tragi-comique. Un Kitano pleure, l'autre sourit. Son visage
porte maintenant curieusement la marque de ce partage.
A la suite d'un accident de moto, en 1994, la moitié de
son visage en demeure paralysée. Tout comme ses films
rendent chacun comte d'un rapport au temps qui tend vers
le ralentissement, vers l'immobilité ou l'anéantissement.
Un nouveau visage, comme il le dite, pour le moins " intéressant
".
Le réalisateur est talentueux. L'acteur irradie chacun
des films où il apparaît, même brièvement comme récemment
dans Tokyo Eyes de Jean-Pierre Limosin. Le Buster Keaton
au corps lourd (il partage avec cet autre K une passion
pour le base-ball, même si le maniement de la batte y
subit quelques détournements…) se fait touchant ou tyrannique.
Le clown blanc a cédé à la cruauté du rire.
[ Corinne
Pasquereau ]
LE MYSTERE
KITANO ( 2 )
Parmi
les intentions affichées par Takeshi Kitano, celle qui
apparaît le plus clairement est sa volonté de trahir les
attentes du public. Il y réussit plutôt bien, puisqu'en
huit films, il a imposé un style et n'a cessé de le renouveler.
Bien loin de se répéter, le réalisateur japonais a pris
le risque de pratiquer des ruptures esthétiques et thématiques,
de manière presque systématique, entre chacun de ses films.
Des films qui dénotent tous une recherche dans l'art du
composite
Lorsqu'on lui demande de définir son style, Kitano le
présente comme conditionné par le fait de " Laisser le
plus de liberté possible au spectateur ". Sa liberté à
lui est certainement celle de multiplier et d'additionner
les matières de l'expression, de ne jamais s'enfermer
dans un genre. Il pratique abondamment l'ellipse, et ouvre
le plus de pistes possibles au cours de la narration pour
décupler le plaisir des sens. Cette somme lui permet de
se livrer à un jeu de variations et de prendre lui-même,
de film en film, le contre-pied de ses réalisations précédentes.
Une chose est certaine, Kitano ne se repose pas sur le
succès. Et l'on ne saurait lui reprocher aucune expérience
après l'éblouissant Hana-Bi. D'autant qu'à raison d'un
film tous les deux ans, le réalisateur se tire pour le
mieux de cette tendance politique. Après ce petit bijou,
Kitano, dont l'un des points forts est la mise en scène
et la gestion dramatique du détail de la violence physique,
se tourne avec L'Été de Kikujiro vers une violence beaucoup
plus latente, au risque de frustrer, par cette édulcoration,
un public acquis. Tout comme A Scene at the Sea semblait
être l'antithèse parfaite de ses deux premiers films :
Violent Cop, son film à la violence la plus crue, et Jugatsu,
qui préfigure Sonatine, film qui lui assurera en France
une reconnaissance critique doublée d'un relatif succès.
Succès à la suite duquel il avait également choisi de
marquer une rupture de ton totale en réalisant Getting
Any ?, satire imprégnée du mauvais-goût qu'il cultive
dans son travail télévisuel.
Cet appel à la rupture est assorti d'une volonté perpétuelle
de renouveler l'association d'éléments plus ou moins récurrents,
tels que les motifs et thèmes des yakusas, de la mer,
du jeu, des fleurs ou encore de la mise en rapport d'hommes
auto-destructeurs et de femmes prostituées ou limitées
par la maladie. Chaque film est prétexte à la mise au
point d'une nouvelle composition ou, plus exactement,
la mise en valeur d'une nouvelle structure composite.
Car l'objet du travail de Kitano n'est pas l'expression
d'une harmonie mais plutôt la réaction à une dysharmonie.
Il ménage ainsi une place importante à la surprise dans
la confrontation d'extrêmes ou simplement dans l'usage
de l'insolite. Dans Sonatine, par exemple, les deux voies
sont utilisées pour représenter le départ au bord de la
mer du groupe de yakusas menés par le personnage de Kitano.
Les effets de rupture dans la découpe, et surtout dans
le jeu des couleurs du paysage, font passer le spectateur
d'une image à l'autre, dans des univers très différents.
Le résultat est un basculement vers l'onirisme à partir
d'une sensation purement plastique.
L'insolite interviendra aussi dans l'incursion de séquences
au statut bien particulier, à un moment où on ne les attend
pas : dans le burlesque de répétition, ou par exemple,
dans la séquence du rêve prémonitoire de Jugatsu. Juxtapositions,
heurts, séquences longues ou montage rapide, mise en scène
plus ou moins classique, l'art de Kitano est de ne s'enfermer
dans aucun systématisme et de faire cohabiter des éléments
formels et thématiques totalement hétéroclites, souvent
outranciers. Ses seules constances semblent être la manifestation
du surplace, qui va de pair avec l'utilisation d'une partition
musicale appuyée fonctionnant comme un leitmotiv. La magie
de l'amalgame opéré reste quant à elle un mystère tout
entier soumis au talent de Kitano qui surprend toujours,
émerveille, mais ne déçoit jamais…
[
Carole Luzi ]
BEACH TAKESHI
( 3 )
Peu
réticent à exposer à la pleine lumière le trauma abyssal
du laconique personnage de cinéma qui a fait de lui cet
auteur respecté, le cinéaste s'explique sur son emploi
du temps millimétré et invariablement soumis aux mêmes
fluctuations. Tel l'imperturbable mouvement de balancier
marin, l'équipe familière et soudée de sa maison de production
Office Kitano suit journalièrement et de la manière la
plus posée qui soit le flux (Hana-Bi, sommet d'élégie
silencieuse et violente) et le reflux (ses émissions télévisées,
passées à confectionner des étrons géants sur lesquels
se greffe un homme-mouche érotomane) révélateurs d'une
méthode de travail érpouvée. Comme un hommage à la régulation
millénaire du littoral, les films de Kitano visitent fréquemment
la plage, mais ne choisissent que rarement de se rendre
au large, fournissant par là même aux détracteurs du cinéaste
l'argument facile de la frilosité : ce système trop bien
régulé, si ouvertement à l'aise dans la revisitation permanente
des mêmes horizons balisés, étouffe-t-il de l'intérieur
? Le cinéaste lui-même fournit quelques indices dont la
véracité reste cependant hasardeuse (Lion d'or à Venise
ou pas, Kitano reste un comique et tient, semble-t-il,
à le rester).
Au gré des entretiens récemment parus, son amour des rivages
du Japon se traduit par des propos qui laissent tour à
tour perplexes (" Je fais des films pour aller à la plage
" est un sommet en son genre) ou fournissent de précieuses
clés, tout comme ils peuvent inquiéter : " La mer encourage
mon regard de photographe. C'est un très bon fond : il
y a trois couleurs pour faire évoluer mes personnages.
Bien d'autres reliefs ont le défaut de leur trop grande
richesse… la mer est , elle, plus propice à la représentation…
" Trois couleurs seulement : l'hydre monstrueuse du minimalisme,
menacée de tourner sur elle-même, sort des abîmes et refait
surface.
Sûr apparemment de son système, Kitano n'adjoint d'ailleurs
à sa mise en scène de la baie nippone que ce qui résulte
de son propre fonds de commerce (mort et bouffonnerie,
précieux et ridicule substitués) : s'y croisent donc nombre
de préoccupations scatologiques familières de ses productions
télévisées dans Jugatsu (la mer sert aussi à se nettoyer
le derrière). Egalement présente, la page de sable fin
comme lieu terminal (Hana-bi) ou cheminement inexorable
vers la fin (Le surfeur de A Scene at the Sea, mort d'avoir
vogué trop loin des côtes), et bien sûr cette inclination
persistante pour des jeux idiots ou déroutants (Sonatine,
l'Été de Kikujiro), méconnus en tout cas de notre culture
européenne. Jeux dont le sable couleur ocre semble le
terrain le plus approprié (oh, bien sûr, nos connaissances
sur l'exacte place que tiennent les éléments balnéaires
dans l'imaginaire nippon sont des plus restreintes, mais
une fois encore, que ne ferait-on pas pour rendre parlant
les silences de Kitano…).
Les interrogations demeurent cependant : ce cinéaste,
qui se trouve très influençable et ne visionne que peu
de films en réaction, peut-il travailler longtemps en
vase clos ? Mer intérieure ne signifie-t-elle pas trop
souvent mer morte ? Lui, dont le cinéma, à la forme pour
l'instant définie et aujourd'hui célébrée, jusqu'au retour
de bâton qui ne va pas tarder, se questionne justement
sur son statut. A sa manière : comparer ses films à des
sacs à main que l'on s'arrache pour la présente saison
et qui porteront une étiquette de troisième solde de dernière
démarque la saison prochaine, est un acte des plus lucides.
Le faire devant un parterre de journalistes dépêchés à
Cannes, dubitatifs et peu habitués d'un huitième degré
auquel semblent seuls aguerris les comiques japonais,
en est un autre, le comique désarmant à coup sûr de bien
pénibles interrogations. Drôlerie ou pas, la houle guette
tout de même : diable, la mer deviendrait ringarde, les
gens bien auraient tôt fait de préférer à nouveau la montagne…
Mais peut-être s'est-on tout simplement mépris sur Kitano,
au profit d'une énième et attendue filiation de son cinéma
à un postmodernisme qui fait toujours autant fantasmer
en Europe. Kitano n'est peut-être pas ce descendant de
Kurosawa et surtout de Nagisha Oshima, à savoir ce cinéaste
d'un renouveau voyant et brutal de la forme cinématographique.
Ce retour du même et surtout d'une nature paisible et
aquatique n'est pas obligatoirement tributaire d'un minimalisme
stérile, mais plutôt de la petite musique distillée par
quelques lieux stricts afin d'y raconter toutes les histoires
possibles. La filiation n'est plus à chercher chez Oshima,
mais plutôt chez Ozu, utilisateur exemplairement prolixe
et inspiré de géographies toujours semblables. Et la rade
sereine des côtes nippones devient le lieu désiré et idéal
du petit théâtre de Kitano. Un indice que corrobore le
tout nouveau Été de Kikujiro, dont le monde de l'enfance
et ses candides facéties au grand air, qui dissimulent
l'amertume à venir, a effectivement beaucoup à voir avec
les merveilleux premier films d'Ozu, " Gosses de Tokyo
" ou " Que sont devenus nos rêves de jeunesse ? " Un constat
qui restaure aussi cette volonté de rendre compte du monde
et de sa dureté de manière traîtreusement lénifiante,
n'oubliant rien de ses aspérités mais les calfeutrants
un moment dans un faux-plat trompeur et chaleureux, rôle
somme toute édifiant, dont peuvent faire office les étendues
de la plage chez Kitano.
Pourtant, Beach Takeshi mettra prochainement à mal sa
théorie du littoral nippon comme lieu arrêté et théâtre
de tous les possibles pour voguer au-delà du Pacifique
et vérifier qu'aux Etats-Unis, le lieu de son projet à
venir, des endroits comme Venice Beach ou Malibu ne se
parent eux aussi que de trois couleurs (bon courage !)
et se suffisent à eux-mêmes quand il s'agit d'élaborer
une entière fiction.
Le grand bain, c'est donc pour demain.
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