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On dit souvent de Takeshi Kitano qu'il est un artiste divisé, partagé entre le personnages expansif, volubile de la télévision et d'autres médias du Japon, et l'acteur/réalisateur au style de mise en scène fondée sur l'économie et la rigueur. L'un parle, chante, crie, hurle, fait des jeux de mots, l'autre dessine des personnages à la limite du mutisme. Il y a pourtant un autre clivage, au sein même de l'œuvre cinématographique de Kitano, entre les films où il incarne le yakuza ou le flic, modèles bancals pour une société en mal de figures tutélaires, et ceux qui, comme dans A Scene at the Sea et Kis Return, le voient se pencher sur la jeunesse japonaise. Là, il reste généralement caché derrière sa caméra et offre à ses personnages d'éphémères substituts de familles, comme les milieux criminel ou sportif.

En 1991, Beat Takeshi est en pleine gloire au Japon mais le réalisateur Kitano n'y est encore qu'une curiosité. On sait à peine qu'il est l'auteur de deux longs métrages qui ont fait peu de bruits. Kitano prend le pari d'en faire encore moins avec son troisième film, le premier dans lequel il ne tient aucun rôle. A Scene at the Sea, qui marque le début de sa collaboration avec Joe Hisaishi, raconte l'histoire d'un jeune éboueur sourd-muet, Shigeru, qui se découvre une passion pour le surf. Shigeru est le seul personnage dont le nom soit donné au spectateur. Les autres (y compris sa petite amie elle aussi muette) sont des abstractions. Ils incarnent des attitudes, des comportements, différents modèles de la jeunesse japonaise : ceux, modestes, de la banlieue populaire où le film a été tourné et d'autres, plus fortunés, qui ont les meilleurs maillots, les meilleures planches, des jeeps, etc. Impitoyable, Kitano renvoie tout ce petit monde dos à dos, il ne ménage aucune caste. Tout comme il moque la superficialité des plagistes nantis, il décrit de façon tragi-comique l'aspiration de garçons démunis à les imiter.

Ce regard distancé lui permet d'introduire les éléments comiques caractéristiques de son style, fondé sur le timing et l'ellipse, la répétition et le décalage. La petite amie de Shigeru a par exemple pour habitude de le retrouver à la plage et de plier ses vêtements tandis qu'il défie les vagues. Le réalisateur répète ce motif plusieurs fois, jusqu'à ce que, au détour d'une scène, un caillou atterrisse devant la jeune fille : c'est Shigeru qui l'a lancé, pour lui indiquer qu'elle était en train de plier les vêtements d'un autre type… Dans le même esprit, une scène récurrente montre un garçon trop enthousiaste, accompagné de sa copine blasée qui le regarde trébucher à chacune de ses courses vers la mer, avant d'aller retrouver Shigeru ou un autre surfeur pour partager un soda, un fruit… Dans ces instants, Kitano peaufine son approche très personnelle de la direction d'acteurs, qui tend à concilier l'univers du manzaï, tradition du comique populaire sur scène, et celui du théâtre No, jouant de l'illisible sur le visage des comédiens pour que le spectateur puisse projeter sa propre sensibilité sur ces " masques ". Au-delà d'un ou deux sourires, Shigeru traverse ainsi le film avec le même regard, placide et vague.

La plage est la scène sur laquelle se déroule presque toute l'action du film. Kitano aime la mer, on le sait depuis Violent Cop. Elle fait ici fonction de cadre et d'horizon pour Shigeru, dessinant à la fois sa personnalité et son destin. A ce titre, A Scene at the Sea est emblématique d'un thème majeur du réalisateur : la rencontre avec la mort qu'elle soit physique (le plus souvent) ou sociale (comme celle des garçons de Kids Return). La sérénité des dernières images du film annonce même la fin de Hana-Bi.

Sur le plan formel, en revanche, Kitano semble s'égarer dans la seconde partie du film. On sait l'importance qu'occupent les scènes de répit dans son œuvre, notamment depuis Sonatine, lorsque le gang réuni à Okinawa trompait l'attente du dénouement dans une série de jeux et de malices. Dans A Scene at the Sea, Kitano ne maîtrise pas encore cet aspect très subtil de son cinéma. Il s'arrête maladroitement sur les tournois de surf, filmant longuement les divers exploits des participants. Si ces passages semblent un peu répétitif aujourd'hui, ils incarnent néanmoins l'ébauche d'un travail sur le vide, le temps mort, auquel Kitano sait désormais donner un sens.

Au Japon, A Scene at the Sea est d'ailleurs considéré par plusieurs critiques comme son film le plus expérimental, un film dans lequel il ne se passe rien. On n'y ferait qu'assister au lent cheminement du temps, Kitano ayant dépouillé au maximum sa trame narrative. Certains ont même évoqué à son sujet des affinités avec les films d'Andy Warhol première période, dans lesquels un individu réalisait en temps réel l'action définie par le titre. Pour le public japonais, A Scene at the Sea demeure malgré tout l'un des films les plus attachant du cinéaste, en raison de l'histoire d'amour sans parole qui lie le surfeur et sa copine.

On retrouve beaucoup de cette tendresse dans L'Été de Kikujiro. Mais ce huitième long métrage représente également une rupture dans son parcours. Un tournant qui s'opère logiquement par la synthèse de ses différentes facettes : son personnage de scène, l'univers de ses films policiers et la part enfantine représentée par A Scene at the Sea et Kids Return sont enfin réunis. Kikujiro est le nom d'un yakuza sans grade interprété par Kitano, qui vient en aide à un petit garçon de Tokyo, Masao, pour retrouver sa mère. Cette quête les mène sur les routes du Japon, situation prétexte à une nouvelle variation sur le thème du voyage. Le réalisateur songeait depuis un moment à tenter ce genre de récit d'apprentissage, accompli dans un cadre pastoral détaché des conventions urbaine, à la manière de Typhoon Club, de Shinji Somai, Mon Voisin Totoro de Hayao Miyazaki ou encore Rhapsodie en Août de Kurosawa. Des films dans lesquels des enfants traversent des étapes phares de la vie, en étant confrontés au infrastructures sociales, à la maladie d'un être cher ou à la mémoire d'un traumatisme.

D'une certaine manière, le yakuza Kikujiro va tout autant bénéficier de ce travail sur les routes du Japon, lui qui n'avait guère eu l'occasion d'évoluer hors du quartier populaire d'Asakusa, là où Kitano a lui même grandi. Une fois sur la route qui les mènera à la mère, le spectateur aura l'occasion de croiser les visages familiers des acteurs qui font partie de la famille du cinéma de Kitano. Mais ce qui en surprendra plus d'un, c'est le dynamisme de ce Kikujiro, véritable moulin à parole, aux antipodes du flic quasi muet de Hana-Bi. Pour la première fois dans un de ses films, le cinéaste renoue avec son personnage de télévision. Les calembours, les grossièretés, les invectives, tout y passe. Et l'on ne boudera pas notre plaisir de retrouver la voix de l'acteur Kitano. Après Sonatine, Hana-Bi correspondait aux attentes du public occidental vis-à-vis de ce que devait être un film de Kitano. L'Été de Kikujiro, lui, se positionne sur un terrain culturel nettement plus domestique. Primé à Venise, considéré en occident comme l'un des sommets contemporains du cinéma nippon, Hana-Bi fut le plus gros succès dans son pays. Les spectateurs japonais, avides de découvrir l'objet de cette reconnaissance internationale, assistaient peut-être, sans s'en douter, à la fin de la carrière du réalisateur. Kitano allait changer de cap, pointer sa planche et prendre la vague qui le ramènerait vers eux.

[ Stephen Sarrazin ]