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Dans les films de Takeshi Kitano, il y a toujours un laps de temps pendant lequel on cherche la grille de décodage. On ne comprend pas tout de suite comment ça marche. Dans Hana-Bi par exemple, on patauge un peu avant de découvrir que le film fonctionne sur un léger décalage chronologique. Je crois que cette manière de brouiller les cartes fait vraiment partie de la nature de Kitano. On sentait déjà ça chez lui, avant qu'il ne fasse du cinéma, lorsqu'il était un comique très populaire au Japon. Kitano faisait alors preuve d'un humour très singulier, qui consistait non pas à faire venir le public à lui, mais, au contraire, à créer une sorte de distance entre le public et lui. Il ne pratique pas la farce mais l'ironie. Quand on regarde son cinéma, c'est un peu la même chose. Tout vient de la distance qu'il impose à travers ses images. Au premier abord, on dirait des poches vides et, brusquement, on saisit de nombreux détails qui sont d'un humour confondant, parfois poétiques, et que contrebalancent des éclairs d'une violence extrêmement abrupte. Car chez Kitano, contrairement à la plupart des autres films japonais, la violence jaillit sans prévenir et ne s'accompagne d'aucun rituel. C'est ce qui la rend si percutante.

En Occident, on a découvert Takeshi Kitano en 1983, dans Furyo, où il jouait d'une manière stupéfiante un personnage très bizarre, le sergent Hara. Et puis, on ne l'a plus revu. En 1989, Kitano a eu l'opportunité de réaliser son premier film, Violent Cop. A des années lumière de son image publique. L'histoire d'un flic complètement replié sur lui-même et qui ne réagit qu'à travers son propre système, notamment au niveau de la violence. Il défonce tout sur son passage pour sauver sa sœur d'une espèce de gang de yakuzas. C'est vraiment un film en ciment, avec des lignes très pures et un personnage complètement monolithique. A l'époque, la sécheresse du film avait dérangé.

Quand on l'interroge sur ses influences, Kitano répond que les seuls films qu'il a vu avant de faire Violent Cop sont un film de Pietro Germi, le réalisateur de Divorce à l'Italienne, et Le Jour le plus Long. Mais il faut savoir qu'il a tendance non pas à se mythifier, mais à entretenir une certaine ambiguïté entre ce qu'il est dans la vie et le personnage qu'il incarne à l'écran. Par exemple, il y a deux ans, il a eu un accident de moto qui lui a laissé le visage à moitié paralysé (d'ailleurs, il s'en sert dans Hana-Bi : il y a dans le film des plans bouleversants où la moitié de son visage est ravagée de tics), et bien récemment, il a déclaré que cet accident était en fait une tentative de suicide ! Ce qui , évidemment, donne à la fois une autre dimension à ce qu'il est, et aussi un tout autre écho au suicide de ses personnages de Sonatine et Hana-Bi. Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que Kitano est marqué par la mort. Il raconte toujours que s'il a vu le jour, c'est parce que ses parents n'ont pas eu l'argent pour l'avortement. A 6 ans, il a failli être emporté par une crise d'asthme et il a déjà eu un accident de moto quand il était jeune. Bref, il y a chez lui une espèce de sentiment funèbre et morbide qu'il ne faut pas du tout prendre pour autant comme du romantisme.

Ce que fait Kitano au cinéma n'est pas très loin de Coluche quand il jouait Tchao Pantin. Le clown triste. Il faut quand même se rendre compte que ce type, qui est sans doute aujourd'hui le plus grand cinéaste japonais en activité, est aussi un homme qui s'habille en souris géante pour ses shows télévisés. Le seul en France capable de ça, c'était Coluche. Coluche se moquait de la société, en même temps, il en portait la tristesse. Kitano, c'est pareil.

D'une tout autre manière, Takeshi Kitano me fait aussi énormément penser à Clint Eastwood. Hana-Bi, c'est l 'Inspecteur Harry sur la route de Madison. Prenez la scène du début, où le flic tape sur la tête d'un type qui a le malheur de pique-niquer sur le capot de sa bagnole : c'est une scène qui pourrait sortir tout droit de Harry. Et, en même temps, on découvre que ce flic, dur comme la pierre, va faire un geste pour les quelques personnages qui lui sont proches, avant de quitter ce monde. C'est un trait de caractère qu'on retrouve dans le cinéma d'Eastwood. Kitano et Eastwood ont aussi une manière assez semblable de traiter la violence qui procède d'une ironie amère et d'un très grand dégoût de soi. Autre concordance : leur aptitude à cultiver le moment où il ne se passe rien. Dans un cinéma américain entièrement dévolu à la vitesse et à l'action, Eastwood manie les creux et les temps morts et Kitano, lui, crée un tel vide à l'écran qu'il nous happe littéralement. L'un et l'autre ne pourraient sans doute se permettre une telle audace s'ils n'avaient pas, par ailleurs, un statut très populaire.

Hormis dans Kids Return, film autobiographique qui est un peu à part sans sa carrière (et qui est aussi à ce jour son seul succès au Japon) le cinéma de Takeshi Kitano se situe plutôt dans la famille des films de yakusas. A ceci près que Kitano n'en respecte aucune règle. Son attitude est foncièrement iconoclaste. Au cinéma comme dans les autres domaines d'ailleurs. Car Kitano est un authentique touche-à-tout : romancier, poète, peintre, dessinateur (il a réalisé tous les tableaux qu'on voit dans Hana-Bi). Il ne s'arrête jamais. Cette activité frénétique s'explique à mon avis par le fait qu'il a failli disparaître plusieurs fois et que, pour lui, la vie n'est qu'un passage. Ce sentiment là, on le ressent très fortement dans ses films. On est pris par moments d'un vrai malaise existentiel. Brusquement, on se demande pourquoi ses personnages sont sur terre. Pour moi, l'image la plus emblématique du cinéma de Kitano, ce sont les gens face à la mer. Des gens qui, au terme d'une quête ne pouvant de toute façon n'aboutir qu'à un cul-de-sac, se retrouvent face à la mer. Et cette image, comme toujours chez Kitano, est transparente, cristalline. Comme si elle était projetée sur du verre.

Si Takeshi Kitano fait partie de ces cinéastes qui révèlent toute leur envergure dès leur premier film, cela ne l'empêche pas d'évoluer. De film en film, il semble que Kitano libère peu à peu son émotivité. Si Violent Cop est d'une sécheresse totale, les vingt dernières minutes d'Hana-bi sont des plus envoûtantes. C'est émotionnellement si explosif, que c'est presque pénible à regarder. On est écrasés, pressés. Mais cette émotion est aussi la marque d'une vraie maturité.

[ Chritophe Gans ]