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KITANO
LE MAITRE-FOU
Tout
commence un après-midi de mai 1993 à Cannes. Ce jour-là,
pendant la projection de Sonatine, se produit un événement
étrange et presque imperceptible : sans en avoir une conscience
très claire, je suis tout simplement en train de tomber
amoureux de Takeshi Kitano. Le phénomène est suffisamment
singulier pour justifier cette brève confession impudique
seule capable de rendre compte de cette insaisissable relation
- si intime qu'elle déroute et fait peur - qui nous unit
à certaines oeuvres. Ce sentiment de faire corps avec un
espace-temps, à ce point de saisissement où l'on ne sait
plus si l'on doit s'éloigner de peur d'être définitivement
contaminé ou au contraire se fondre dans les plans pour
mieux en saisir la texture interne, aura opéré après un
temps d'acclimatation somme toute assez bref. Si bien qu'on
peut parler d'un coup de foudre comme il ne s'en produit
que rarement dans une vie de spectateur de cinéma.
Cette sensation amoureuse tellement particulière, si elle
vient d'abord dune perception intense des formes, des rythmes,
des couleurs, des cadres, des lieux, tient aussi à l'étrange
présence-absence de Kitano acteur, véritable médium existentiel
au visage-masque ouvert et fermé, tout à la fois terriblement
séduisant et parfaitement opaque. Ou plus exactement, Kitano
incarne tellement son cinéma qu'il est lui-même un rythme,
une forme, une couleur, une intensité qui contribue, au
même titre que la mer ou le ciel, à la beauté sèchement
laconique et au lyrisme enfantin de ses films.
Bien entendu, lors de mon premier voyage à Tokyo, deux ans
et demi plus tard, en décembre 1995, je tiens absolument
à rencontrer Kitano, plus connu au Japon sous le pseudonyme
de Beat Takeshi, un nom qui vient de la période où il pratiquait
l'art verbal du manzaï en duo dans les music-halls du Japon
et sous lequel il se produit encore à la télévision plusieurs
fois par semaine. Entretenant subtilement une certaine
ressemblance avec les yakuzas qui peuplent ses films, Takeshi,
entouré des membres de son clan, nous a donné rendez-vous
dans une suite du plus grand hôtel de Tokyo, une sorte de
place ultra-moderne assez désincarné.
Là, nous découvrons un homme timide et intelligent, spirituel
et acide, mais dont l'énigme, loin d'être résolue, n'a fait
que grandir au gré de nos rencontres suivantes, à Cannes,
Paris ou Kyoto. Chez Kitano, la blessure la plus apparente
est le fruit d'un paradoxe strictement japonais : adulé
comme animateur-star de la télévision, d'ailleurs tout à
fait inclassable, et inconnu comme cinéaste, jusqu'à une
période encore récente, hors des cercles cinéphiles les
plus éclairés.
L'autre blessure, tout à la fois plus visible et plus secrète,
elle se matérialise sous la forme d'un tic qui vient très
régulièrement faire sursauter la partie haute de sa pommette
gauche et cligner son oeil en une sorte de tressaillement
de l'être. En réalité, Takeshi Kitano partage avec Bob Dylan
et Jean-Luc Godard un tragique privilège, celui d'avoir
été victime, la nuit du 2 août 1994, d'un grave accident
de moto où il a frôlé de très près la mort. Mais alors que
chez Dylan (en 1966) et chez Godard (en 1972) cette expérience
traumatique coïncide avec une profonde remise en cause de
leur art, un retrait en soi-même, voire une violente réorientation
dans une trajectoire déjà très dense, chez Kitano, l'accident,
qui est d'ail1eurs la répétition d'une autre chute de moto
survenue dans l'adolescence, provoque l'approfondissement
de motifs qui sont à l'oeuvre depuis ses premiers films,
et au tout premier rang celui du suicide, magnifié dans
Hana-bi où il devient le seul et unique objet du film au
point d'apparaître sous la forme d'un idéogramme rouge jeté
rageusement sur une toile. Peut-être, au risque d'une surinterprétation
qui n'est pas sans danger, l'accident n'est-il chez Kitano
comme chez Dylan, voire chez Godard, non pas une cause mais
plutôt la conséquence d'une crise, d'un trouble qu'il actualise
en quelque sorte.
Dans tous les cas, Getting Any ?, le film qui précède la
chute, est bien le témoignage féroce, absurde et autodestructeur
d'une déroute liée à la fois à la sclérose de la société
et de l'industrie du cinéma japonais et à la schizophrénie
propre à l'activité bicéphale de Beat Takeshi, au même titre
que certains films de Jerry Lewis. Ce qui est certain, c'est
que la mort n'est pas chez Kitano un instant qu'on pourrait
identifier, cerner, cadrer et filmer en tant que tel - et
plus particulièrement le suicide qui est toujours hors champ,
par exemple dans Boiling Point, A Scene at the Sea et Hana-bi
-, mais plutôt un horizon ou encore une vague dont on ne
cesse d'entendre le roulement comme une rumeur persistante.
Revenons à l'amour. Non pas à son explication mais à son
évidence. Ce qui transforme le cinéma de Kitano en objet
d'amour, c'est d'abord cette perception unique, par une
simplification géniale des données, d'un retour aux sources
qui est peut-être tout aussi bien l'invention d'un espace-temps
d'après la catastrophe. En somme, un commencement de monde
qui est en même temps une fin ou un recommencement. La mise
en scène chez Kitano procède d'abord d'une soustraction,
d'une économie qui privilégie les interstices, les manques
et une certaine fragmentation. Si le cadre est mobilisé
avec une telle intensité, c'est que les plans sont d'abord
en relation avec le vide. Vide du plan lui-même mais surtout
vide qui relie les plans entre eux par l'ellipse et le hors-champ,
deux figures qui tendent à s'éclipser du cinéma contemporain,
cinéma du plein et de l'obscénité, ou encore vide qui fonde
les plans en tant que plans. 
Ce vide est celui que projette Kitano sur un monde déserté,
frappé d'horizontalité, à l'intérieur duquel le temps est
spatialisé, un monde latéral, peuplé d'espaces quelconques
et disjoints, habité de trajectoires répétitives qui ne
mènent nulle part sinon à la disparition. Dans cet univers
hanté par une tension vers l'immobilité et néanmoins traversé
par de multiples micro-mouvements qui le font sursauter,
les corps sont autant d'énigmes qui se détachent sur l'horizon
plat de l'océan ou de la ville. A Okinawa comme à Tokyo,
l'action n'est pas non plus un moment de plein, un acmé,
un climax, mais simplement un arrêt du temps mort, une manière
stylisée de remplir le vide. D'où cette sensation de violence
au repos qui se dégage immanquablement des séquences les
plus brutales du cinéma de Kitano. Pour autant cette drôle
d'immobilisation qui confine parfois à la pétrification
n'aboutit pas à une statuaire un peu figée ou à un de ces
accès de beauté japonaise que certains Occidentaux aiment
à contempler dans la position du lotus.
La sérénité supposée des films de Kitano est entièrement
crispée, et ce cinéma souvent proche du muet et parfois
de l'image fixe est un des plus tendus qui soient, imprégné
de flux et de courants souterrains qui sont autant de fiévreux
soubresauts qui traversent silencieusement les plans. En
réalité, tout est ici affaire de rythme dans la durée des
plans, leur enchaînement ou leur mouvement interne. En deçà
ou au-delà des partitions de Joe Hisaishi parfois envahissantes,
le cinéma de Kitano est entièrement musical, tout occupé
à écouter la mélodie du monde, entraîné par cette incroyable
mobilisation perceptive vers une métaphysique de l'immanence
aussi secrète qu'elle est évidente.
Pour comprendre ou cerner l'étrangeté radicale de Takeshi
Kitano, il faut revenir à la source même de son cinéma.
Venu d'un art plutôt burlesque aussi gestuel que verbal,
tenant aussi bien de la pantomime que du cabaret, Kitano
a su mettre cette maîtrise très concrète du corps et du
langage au service d'un cinéma dont la visée est essentiellement
abstraite. On peut d'ailleurs mesurer, même très imparfaitement,
l'évolution de son jeu de Furyo (1983), le film d'Oshima
où il interprète le sergent Hara, son premier grand rôle
à l'écran, à Violent Cop (1989), le premier film qu'il met
en scène, remplaçant le cinéaste démissionnaire Kenji Fukusaku,
et dans lequel il incarne ce personnage éponyme qui n'est
pas sans évoquer la figure de Dirty Harry.
Dans Furyo, Beat Takeshi, plus corpulent qu'aujourd'hui,
est encore une sorte de bouffon furieusement attachant,
hyper-expressif, un personnage presque shakespearien, débordant
d'énergie et de vitalité, et portant par son rire même la
conscience du dérisoire et du tragique mêlés.
Dans Violent Cop, son jeu s'est épuré, sa rondeur s'est
transformée en une élégance brutale et inquiétante, sa faconde
est devenue pratiquement muette, son évidente humanité a
basculé dans la sauvagerie abstraite. De valet, il est passé
à l'état de maître, mais dans son jeu comme dans sa mise
en scène, Kitano, quoique très impressionnant, a, dans Violent
Cop, encore besoin de manifester sa maîtrise. Ce qui donne
à ce premier film hanté par la dépersonnalisation et la
figure du mort-vivant, assez eastwoodien, voire léonien
dans l'inspiration, une dimension géométrique presque rigide,
en tout cas ostentatoirement dépouillée, même si on y est
frappé par ces éclairs de folie irrécupérables, qui fonctionnent
presque comme des lapsus et colorent souvent Violent Cop
d'une touche de burlesque suspendu qui surgit au coeur même
de la violence et qui va devenir la marque de la singularité
de Kitano.
C'est en fait dans son second film, Boiling Point, encore
inédit en France et projeté seulement en 1996 à l'occasion
du Festival d'automne à Paris, que le maître va dépasser
l'idée même de maîtrise, se dépouiller de certains oripeaux
formalistes ou de certains gimmicks du genre et devenir
ainsi le grand cinéaste parfaitement inclassable que l'on
connaît aujourd'hui. Il est peu aisé d'évoquer Boiling Point,
film sinueux qui avance au gré d'une inspiration imprévisible,
auprès d'un spectateur qui ne l'a jamais vu. Suivant les
traces d'un adolescent un peu buté, en tout cas inadapté
aux règles d'un jeu dont il ne comprend pas les finalités,
celui du base-ball comme de la société tout entière, le
film est embarqué dans une trajectoire qui va, comme plus
tard dans Sonatine, de Tokyo à Okinawa pour revenir finalement
à Tokyo. En ce sens, Boiling Point est le récit d'une initiation
qui ne prend sens qu'à partir du moment où l'adolescent
rencontre à Okinawa un yakuza très étrange, incarné par
Kitano lui-même. Si, dans la première partie, le jeune homme
est décrit essentiellement par son opacité et sa capacité
de résistance à l'autorité, il va se trouver, dans un second
temps, littéralement aspiré par une nouvelle forme de pouvoir
qui ne cesse d'excéder ses propres limites. Et c'est là
que Kitano se révèle à lui-même, composant une nouvelle
figure, celle du maître-fou.
Plus question ici de jouir de sa propre maîtrise et de la
délimiter comme un territoire clos sur lui-même. Kitano,
le personnage, l'acteur et le metteur en scène dans un seul
et même mouvement, réintroduit la bouffonnerie dans son
monde de cinéma, se jette à corps perdu dans l'improvisation,
et lance des idées comme autant de feux d'artifice qui s'allument
et s'éteignent pour mieux se rallumer au risque de faire
voler en éclats tous les repères qui lui servaient jusqu'ici
de garde-fous. C'est le genre de geste poétique qu'un cinéaste
se permet en général après un temps d'apprentissage et de
maturation. Mais chez Kitano, l'immaturité, forme suprême
de la maturité, fait superbement irruption dès le second
film, orientant toute la suite de sa trajectoire. Cette
bifurcation en forme de déconnexion et de disjonction, aussi
ludique soit-elle, n'a pourtant rien de gratuit. Elle est
la forme même de la pensée de Kitano et la marque de sa
souveraineté d'homme et d'artiste. Le yakuza qu'il interprète,
en rupture de ban avec toute forme de hiérarchie, fonctionne
sur le mode d'une communication qui n'a de cesse de mettre
à mal ses propres fondements. Il ne s'agit plus de silence,
encore moins d'incommunicabilité, ni même de non-sens, mais
d'une série de propositions auxquelles il est rigoureusement
impossible de répondre, ou qui, par un saut qualitatif ou
un écart qui leur est propre, supposent une alternative
dont on refuse les termes mêmes et déjouent ainsi toute
forme d'échange. Par exemple (et c'est sûrement le plus
frappant du film), le yakuza-Kitano ordonne à son lieutenant
de faire l'amour à sa petite amie. Celui-ci s'exécute sous
les yeux de Kitano et de l'adolescent, mais l'imprévisible
yakuza intervient dans leurs ébats, vire sa petite amie
et se met à sodomiser son lieutenant. Plus tard, il obligera
ce même lieutenant à se couper un doigt pour le punir d'avoir
obéi à son injonction et giflera à répétition sa petite
amie pour la même raison.
Cette
implosion de la communication, sorte de double blind permanent
souvent cruel, parfois absurde, non dénué d'humour et toujjours
surprenant, est en fait une invitation à la transgression
et une plongée dam le possible, et par là même donne un
accès paradoxal et nietzschéen (et sans doute aussi très
japonais) à l'impératif du par-delà le bien et le mal. Et
cette expérience de la transgression qui transgresse même
la transgression, cette ouverture au possible qui inclut
la mort comme possible absolu, cette forme de pouvoir qui
sape toute forme de pouvoir, est profondément inconfortable
et déstabilisante, plus encore lorsqu'elle prend les formes
d'une bouffonnerie dévorante. Là réside précisément l'originalité
du contrat que propose Kitano à son spectateur : une communication
qui excède la communication, un cinéma contre la communication,
en quelque sorte, mais qui substitue l'ivresse de l'expérience
intérieure à celle du discours théorique, qui propose au
spectateur d'éprouver de manière immanente ce que le cinéaste
est en train de produire sur l'écran en deçà ou au-delà
de toute forme de morale. Cette ivresse tout à la fois salutaire
et dangereuse, ou plus exactement salutaire parce qu'elle
est dangereuse, devient la forme même du cinéma de Kitano,
passage de la maîtrise à la souveraineté, et s'incarne à
travers des idées de mise en scène d'une stupéfiante invention
comme dans cette séquence où Kitano dissimule une mitraillette
dans un bouquet de tournesols, créant ainsi à retardement
une collision sidérante.
Cet époustouflant voyage, rigoureusement imprévisible et
souvent très drôle, auquel nous invite la seconde partie
de Boiling Point est en fait la matrice de tous les autres
voyages qui modifient superbement le cours des films de
Kitano, particulièrement Sonatine et Hana-bi, mais aussi,
d'une façon plus abstraite, A Scene at the Sea. Cette initiation
s'achève par le suicide du yakuza-Kitano, qui trouve la
mort au coeur même de cette expérience des limites et semble
passer le relais à l'adolescent. Pourtant, après un curieux
épilogue, aucune sagesse, aucun but n'est atteint, comme
si l'ouverture au possible ne pouvait ontologiquement avoir
de fin, au double sens du terme.
En fait, ce qui est en jeu dans cette seconde partie de
Boiling Point, film-pivot, est une vision ou mieux une captation
du devenir. Et c'est plus visiblement encore l'objet de
A Scene at the Sea, troisième film du maître-fou, qui prend
acte du tournant précédent et radicalise certaines de ses
options. Ici, Kitano n'a plus même besoin de raconter une
histoire au sens traditionnel du terme, il lui suffit d'épouser
la trajectoire de son personnage. L'adolescent pasolinien
qu'il a choisi est éboueur et sourd-muet. Mais voilà qu'il
se prend d'une folle passion pour le surf, exprimée avec
tout le laconisme propre au cinéma de Kitano et à la mutité
du personnage.
Travaillant sur la répétition hypnotique des
mêmes gestes, ceux du surf, comme elle le fera plus tard
dans Kids Return pour la boxe, la mise en scène fait fi
de toutes les motivations et autres articulations psychologiques,
sociales, esthétiques, Rien n'explique cette soudaine passion,
sinon le devenir lui-même. A l'image du surfeur sourd-muet,
tous les personnages de Kitano sont en réalité des figures
qui semblent mues par un magnifique mouvement d'auto-engendrement.
Ils sont comme orphelins à l'écran, venant de nulle part
et n'allant nulle part, sans parenté ni cousinage, de passage
sur cette terre. Ici, l'abstraction mélancolique et presque
angélique du jeune éboueur va très loin, ce qui n'empêche
aucunement de croire à sa présence en tant que corps prolétaire,
issu d'un certain terreau social. Aérien plus qu'aquatique,
A Scene at the Sea revient sur l'insistante et délicate
question du suicide avec une grâce infinie. Kitano a bien
filmé la mort du jeune homme, mais il a préféré la couper
au montage. Cette décision lui permet de manifester la disparition
du surfeur comme une évaporation dans la mer, indiquant
superbement et plus nettement qu'ailleurs que la mort elle-même
est océanique, qu'elle n'est pas un événement mais un devenir.
Ce que ne démentira pas la splendide fin de Hana-bi où le
suicide du couple se résout par deux coups de feu hors champ,
le regard d'une petite fille, et l'immensité de la mer.
On ne peut ainsi jamais filmer la mort en tant que telle
mais seulement une pente, une ligne, un mouvement, une asymptote.
Ce qu'on peut précisément appeler un devenir.
Si j'ai particulièrement insisté sur Boiling Point et A
Scene at the Sea, c'est qu'ils expriment, l'un et l'autre,
l'essence même du cinéma de Kitano. Les oeuvres suivantes
ne feront que récolter ce qui a été semé dans ces films-là.
Sonatine revient sur les lieux et les figures de Boiling
Point en donnant un infléchissement ludique et tragique
à l'expérience du possible. Kids Return reprend, en les
marquant de manière plus réaliste et surtout plus autobiographique,
la figure de l'adolescent et le motif du devenir propres
à A Scene at the Sea. Quant à Hana-bi, il s'impose comme
une splendide synthèse où l'on retrouve, en une sorte d'accomplissement
peut-être moins jaillissant que Boiling Point ou Sonatine
mais sans doute plus bouleversant par ce qu'il laisse entrevoir
de lui-même, l'ensemble des motifs et des figures du cinéma
de Kitano, et en particulier le principe du slow burn, c'est-à-dire
du gag différé. Il s'agit en fait, comme dans un certain
type de burlesque mais ici à des fins parfois entièrement
dramatiques, de séparer l'effet de la cause. On allume une
mèche, cette mèche ne produit aucune explosion immédiate,
mais l'explosion finit par arriver alors qu'on ne l'attendait
plus, provoquant le rire ou l'émotion avec d'autant plus
d'intensité. C'est une scène de Hana-bi, et l'ensemble du
film est sous le signe de cet art du différé. C'est précisément
ce qui lui donne son caractère presque exténuant à force
de beauté, puisque les effets se produisent le plus souvent
à retardement, se cumulant les uns les autres pour produire
une explosion plus suffocante que n'importe quel film contemporain.
Néanmoins, si j'ai été ému par Hana-bi comme je ne l'avais
pas été depuis longtemps au cinéma, ce film m'a rendu quelque
peu mélancolique, au sens où il semblait marquer la fin
d'une idylle entre Kitano et moi, étant entendu que ce moi
désigne tous les spectateurs qui ont pu ressentir cette
étrange proximité d'origine amoureuse que j'essaie de décrire
depuis le début de ce texte. Pourquoi ce soupçon de désaffection
sur fond de stupeur douloureuse face à un tel excès de beauté
? Sans doute parce que Hana-bi marque évidemment la fin
d'un cycle créateur, d'une époque de joyeuse innocence du
cinéma qui s'est manifestée en une éblouissante gerbe de
films qui, loin de capitaliser une forme, a su au contraire
la dilapider avec une grandeur aristocratique. Aujourd'hui,
après les rétrospectives de 1996 au Festival de Tokyo et
au Festival d'automne à Paris, après le Lion d'or à Venise
et la reconnaissance internationale qu'il suppose, le temps
de l'innocence est terminé, voici venu celui de la sanctification
artiste.
Reconnaissons aussi que l'amour n'est pu universel et qu'il
ne se partage guère, surtout pour le cinéphile. Quant à
cette sanctification de Kitano, auteur qui entre à partir
de maintenant dans la catégorie recherchée et redoutable
des signatures, calquée sur un marché de l'art qui a montré
ses limites, elle est peut-être déjà contenue dans Hana-bi,
où l'idée de sacrifice comme accès à la beauté et la vision
de l'artiste comme saint laïque sont esquissées. En ce sens,
Hana-bi est aussi le premier film de Kitano où il semble
entièrement conscient et maître de ses effets, et l'intensité
du film vient précisément d'une tension entre cette pleine
conscience du cinéma et la capacité de s'en déprendre.
Un film pourtant peut aisément me faire échapper à cette
mélancolie amoureuse teintée d'inquiétude face à l'avenir.
Ce film, c'est Getting Any ?, le plus maudit de toute la
filmographie de Kitano, celui qu'on est sûr de ne jamais
voir sur les écrans français tant il est incorrect au regard
des critères de la nouvelle culture du cinéma. Suivant immédiatement
Sonatine, Getting Any ? est comme la face cachée de l'apparente
plénitude de l'univers de Kitano, un objet incontrôlable
où le fou prend le pouvoir sur le maître. Film raté sur
le ratage, série de fragments absurdes, ce cartoon obsessionnel
déjoue toute possibilité d'esthétisation du cinéma, tentation
naturelle du cinéaste parvenu au faîte de son art. Parodie
de Crash avant la lettre, film trouvé à la ferraille, dévoré
par l'obsession du sexe, des voitures et de l'argent, Getting
Any ? est un crachat irrécupérable jeté au visage de la
société consumériste japonaise et de sa dérisoire industrie
du cinéma irrésistiblement attirée à la fois par l'esthétisme
académique et l'imitation servile de Hollywood. Explosif,
provocateur, exhibitionniste, scatologique, ce slapstick
en ruine, jusqu'au-boutiste en matière de mauvais goût,
témoigne d'une pulsion iconoclaste et masochiste mais aussi
d'un certain courage, au sens où il prend le risque, en
faisant un détour allusif par les shows télévisuels de Beat
Takeshi, de détruire le cinéma de Kitano. Si j'ai pu identifier
ce film-poubelle à un symptôme de crise, je le verrais aussi
volontiers comme un acte salubre pour envisager le cinéaste
japonais contemporain pour ce qu'il est dans la société
(en tout cas dans le Japon capitaliste), c'est-à-dire un
déchet. Ou plutôt, pour paraphraser Lacan et mettre en regard
Getting Any ? et Hana-bi, le cinéaste est maintenant tout
à la fois un saint et un déchet. L'important étant de ne
jamais oublier un des termes de cette double postulation.
Getting Any ? est donc un parfait antidote à la sanctification
du cinéaste Kitano mais aussi une salutaire et idéale désintoxication
pour le spectateur amoureux que je suis, sommé de voir l'objet
de son amour dépouillé de toute parure, dans une nudité
parfois atroce ou tout au moins dérisoire. En ce sens, Getting
Any ? me donne paradoxalement confiance pour la suite de
la fulgurante trajectoire du cinéaste. Parce que son existence
prouve que Kitano, tout en continuant à jongler avec la
sainteté, ne risque pas d'oublier sa condition de déchet
et qu'il va demeurer le maître-fou que je continuera à aimer
sans partage.
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