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KITANO ET KIKUJIRO

Le petit garçon s'éloigne le long de la rivière Sumida. Il porte une chemise à fleurs, un sac à dos trop grand pour lui, d'où dépassent deux petites ailes d'ange en feutrine blanche… Il s'arrête, se retourne pour lancer: "Ojichan, namaé nanté iu no?" ("Au fait, monsieur, c'était quoi ton nom?"). L'adulte qui le regardait s'éloigner a un vague rictus qui peut passer pour un sourire. Il répond d'une grosse voix: "Bakayaro, Kikujiro ya!" ("C'est Kikujiro, imbécile!"). Satisfait, le gamin accélère l'allure, emprunte le pont au-dessus du fleuve… Cut. Ou plutôt Cutto (prononcer "keuto"), comme on dit au Japon.

La scène se passe à Tokyo, par une journée grise de septembre. Chaleur lourde d'un lendemain de typhon. Décor plutôt sinistre. En contrebas, des homeless, nouvelles victimes de la crise asiatique, ont planté des tentes, noires de crasse. En face, se dessine la silhouette du Kokugikan, le stade de sumo. Des badauds jettent un œil. Surpris, ils reconnaissent Takeshi Kitano mettant la dernière main à son huitième film, pour l'instant sobrement (et logiquement) intitulé Volume 8. Chemise blanche, pantalon noir, Kitano joue lui-même Kikujiro. Son petit partenaire, Yusuke Sekiguchi, a 8 ans; dans le film, il s'appelle Masao. Ils forment le drôle de couple-vedette de ce "road-movie" dans lequel un yakuza - un truand à la japonaise - aide un gamin à retrouver sa mère. Sur les routes du Japon, les deux compères ont fait toutes sortes de rencontres, cocasses ou effrayantes, puis, après avoir découvert que la mère du petit s'est remariée, ils s'en retournent à Tokyo, riches de leur voyage et de leur complicité. L'heure de la séparation est venue.

Les adieux sont vus par les yeux du yakuza: image élégiaque de l'enfant disparaissant peu à peu dans le brouillard matinal. Un poil trop sentimental? Illico, Kitano enchaîne par un plan plus dynamique: un travelling sur le pont suit la course de Masao. Sur cette dernière image, la fin sera ouverte: au-delà de la tristesse de deux amis qui se séparent, on verra un gamin courant vers son destin, volant enfin de ses propres ailes. L'enfance d'un maître, qui sait ? Tourné dans le quartier d'Asakusa, au cœur du vieux Tokyo, là où Kitano a passé une partie de sa jeunesse, cet épilogue pourrait avoir des connotations autobiographiques…

Mori Masayuki, qui produit le film pour Office Kitano, la propre société du cinéaste, est formel: Kitano a décidé de changer de ton. Radicalement. Après le mélange de violence sèche et d'émotion poignante de Hana-Bi, il se hasarde presque à dire que Volume 8 est une comédie… ""Takeshi-san" s'est retrouvé face à un choix: il pouvait continuer à explorer le film de gangsters, en allant encore plus loin dans l'abstraction ou l'expérimental. Ou bien changer son image. Il aime surprendre le public. Il a pensé qu'il était plus intéressant d'essayer une nouvelle direction. Ici, il joue encore un yakuza, mais un yakuza de troisième ordre. Et surtout, c'est un yakuza extrêmement bavard. Cela va changer des personnages hiératiques et silencieux qu'il a interprétés jusque-là!"

Pour Kitano, il s'agit peut-être aussi de convaincre le public japonais. C'est une star. Mais, pour l'instant, seulement une star de télé. Sur le petit écran, "Beat" Takeshi (son nom de scène quand il faisait partie d'un manzai, un duo comique de cabaret) est omniprésent. Il a son propre magazine satirique, Takeshi TV tackle, et il est aussi l'invité d'une demi-douzaine de shows hebdomadaires. Le visage ravagé par les tics - depuis l'accident de moto survenu il y a quatre ans, dont il porte encore la trace, il ne cesse de se triturer la joue droite -, il pousse trois grognements, raconte deux blagues salaces, s'amuse à choquer.

"Kitano n'a jamais eu peur de la censure, explique Yoshikuni Ohtani, journaliste à l'agence Kyodo News (l'AFP japonaise). Il n'a pas la moindre retenue. Tous les Japonais se souviennent du jour où il est allé casser la figure d'un journaliste coupable, à ses yeux, d'une mauvaise critique. Son plaisir? Faire ce qui ne se fait pas, en tout cas pas au Japon. Du coup, il est à la fois immensément populaire et détesté par beaucoup."

Inutile de dire qu'on a du mal à reconnaître, dans ce marathon cathodique enregistré à la chaîne, le metteur en scène de Hana-Bi, unanimement encensé par la critique occidentale, lauréat du Lion d'or du festival de Venise. Deux exemples: en zappant, la veille du tournage, on l'a aperçu arborant une tenue de samouraï - armure en plastique et casque qui lui donne l'air d'un hanneton. Le soir même, il paradera en mamamouchi oriental, avec turban et lunettes noires, transporté sur un palanquin en forme de fesses !

"Le malentendu est à double détente. Les Français n'imaginent pas que Kitano soit une sorte d'Arthur nippon. Et ses compatriotes ne le voient guère en émule d'Antonioni. "Personne ne pensait qu'il réaliserait un jour des films sérieux." Jusqu'au sacre de Venise. "Chez nous, poursuit le reporter, si quelqu'un a obtenu du succès à l'étranger, alors, pas de doute, il est génial." Avec Volume 8, Kitano essaie-t-il de faire la synthèse entre son univers comique et son exigeante vision de cinéaste? En 1994, il avait déjà tenté de transposer sur grand écran sa "verve" télévisuelle: le résultat, Getting any? (inédit en France), était une incroyable pochade remplie de gags ringards et de filles dénudées. A faire s'évanouir de honte les mordus de Sonatine ou de Kids return…

"Jusqu'à la dernière minute, personne ne sait vraiment à quoi va ressembler un film de Kitano, avoue le producteur. Il change son scénario tout au long du tournage." Pour continuer à enregistrer ses émissions télé hebdomadaires, Kitano a en effet adopté un rythme de travail très particulier: il tourne son film pendant une semaine, puis s'arrête pour se consacrer, la semaine suivante, au petit écran. Il en profite aussi pour travailler son montage. Alors lui viennent de nouvelles idées. Et le lundi suivant, de retour sur le plateau, il n'hésite pas à tout bouleverser. "L'équipe commence à s'y faire, continue le producteur. La fin de Hana-Bi devait se passer à bord d'un ferry-boat. Un navire avait été réservé pour une semaine, tout était prêt. Deux jours avant, incidemment, Kitano nous informe qu'il a décidé d'abandonner ces scènes. Pour Boiling Point [inédit en France], en 1990, c'était encore pire: Kitano s'était entiché de Sailor et Lula, de David Lynch. On a passé une semaine à faire des gros plans d'une fille à l'allure extravagante en train de manger des hamburgers. La semaine d'après, au montage, il a tout jeté!" Sur Volume 8, les péripéties du voyage auront semble-t-il moins d'importance que les relations entre le yakuza et l'enfant, soulignées par des dialogues qui n'ont cessé de s'enrichir.

Ce-là, sur le tournage, on a pu mesurer le sens de l'improvisation de Kitano. Il a d'abord "expédié" une scène près du temple Sensoji, dans le marché couvert de Nakamise. La femme de Kikujiro (l'actrice Kayoko Kishimoto, qui jouait déjà l'épouse de Kitano dans Hana-Bi) vient dire à la grand-mère de Masao que le yakuza et le gamin sont partis ensemble. Un coup d'œil au décor - une échoppe où l'on vend des gâteaux secs -, un rapide découpage, le viseur à la main, Kitano tend aux comédiennes les dialogues pondus le matin même, enchaîne deux répétitions, une prise, et hop, dans la boîte! L'affaire a pris vingt minutes, installation du plan comprise, là où en France on aurait passé trois heures…

En un sens, il était temps: l'endroit est touristique, et une foule de plus en plus nombreuse a reconnu l'idole du petit écran. Kitano se presse jusqu'au décor suivant, une ruelle où Masao retrouve un camarade d'école. Sa démarche est cocasse: il accélère le pas tout en adressant de brefs saluts aux gens qui l'apostrophent. De brèves courbettes à la japonaise ! En chemin, il s'arrête devant un panneau en bois sur lequel est peinte la silhouette d'une geisha. A la place du visage, un trou dans lequel on peut passer la tête: les touristes peuvent ainsi se faire photographier en courtisane. Kitano ne peut pas résister: il convoque un à un les membres de son équipe, leur fait prendre la pose, éclate de rire, en filme certains en geisha. A quoi serviront ces plans insolites ? Mystère…

Il n'y a qu'à lui demander, direz-vous. Oh ! là, là ! Approcher le monsieur n'est pas simple. Quelques jours plus tôt, le moment avait paru propice. Une journée de tournage plutôt calme: dans les studios vétustes de la Nikkatsu, à l'ouest de Tokyo, Kitano enchaîne des scènes oniriques. Par exemple, le cauchemar de Masao, le gamin qui, attaché à la colonne brisée d'un temple, s'imagine aux prises avec un diable tout de rouge vêtu. En short et savates, l'œil vissé au combo (écran vidéo de contrôle), Kitano s'amuse du spectacle, bâille, se gratte la cuisse. Un grand cinéaste au travail?

"Parler à M. Kitano?" Usui Naoyuki, le monsieur Relations publiques d'Office Kitano, a blêmi. Au Japon, les hommes d'affaires occidentaux l'ont appris, parfois à leurs dépens, on ne dit jamais "non". On se ferme. Et on élude. Mais Usui est un vrai pro: à la surprise générale, entre deux plans, Takeshi Kitano pénètre dans la cafét' graisseuse de la Nikkatsu. C'est l'entrée du yakuza en chef! Il y a autour de lui une nuée d'assistants, une armée de photographes, deux cameramen vidéo - l'un d'entre eux est Makoto Shinozaki, le réalisateur du remarqué Okaeri, qui s'est toujours dit influencé par Kitano, et que le maître a engagé pour tourner le making of de son nouveau film.

Kitano est bref, précis et très pragmatique. "Pour moi, la violence est comme une police d'assurance. Je sais que je pourrai toujours revenir au film de gangsters si j'échoue dans un autre genre. Ici, j'ai voulu prendre une histoire apparemment conventionnelle et la traiter à ma manière. De la même façon qu'un peintre abstrait choisit un modèle, un objet ou une personne, et le peint à sa façon. Jusque-là, j'étais le personnage le moins bavard de mes films: ici, ce sera l'inverse, je parle et je bouge beaucoup. Mais je ne veux pas non plus qu'on confonde Kikujiro avec le personnage que je joue à la télévision. A l'arrivée, Volume 8 prendra la forme d'un récit d'apprentissage: mais je ne sais pas lequel des deux personnages, le yakuza et l'enfant, a le plus besoin de grandir!" A-t-il rencontré dans son enfance des personnages semblables à ce petit malfrat en sandales ? "Bien sûr: Kikujiro, c'est mon père…"

Quelques semaines plus tard, Kitano a fini son montage. Avec lui, ça ne traîne pas ! Et il a repris à plein temps ses activités télévisuelles. Adieu le cinéma: tout juste murmure-t-on qu'il pourrait jouer dans le prochain film de Hou Hsiao-hsien, produit par Office Kitano. Et Volume 8? Il a enfin trouvé son titre: Kikujiro, tout simplement. A Tokyo, une toute première projection pour quelques privilégiés a été chaleureusement applaudie.

Mais le film ne sortira que l'été prochain, saison plus favorable à la fréquentation. Et en France? Patience. "Nous savons que les Français aiment le cinéma de Kitano, reprend l'impassible M. Mori. Chez vous, Hana-Bi avait approché les 250 000 entrées, le meilleur score au monde après le Japon." Du coup, il y a de bonnes chances que Kikujiro fasse d'abord un tour dans un grand festival programmé au printemps sur la Côte d'Azur… D'Asakusa à la Croisette, Kikujiro et Masao, bras dessus bras dessous, n'ont pas fini de voyager.

[ Aurélien Ferenczi ]