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QUAND YOHJI RHABILLE KITANO

Tout semblait les séparer. Pourtant, le couturier et le cinéaste japonais sont de la même étoffe : deux talents hors normes qui se bousculent l'un l'autre pour mieux se surprendre.
Il y a quelque chose de résolument cinématographique chez Yohji Yamamoto. Un je-ne-sais-quoi de chaplinesque dans la silhouette. Est-ce le noir élégamment dépenaillé des vêtements ? Ou la démarche sautillante, les pieds en 10h10 ? Ou les yeux perçants et moqueurs ? Dès que le lutin rieur entre dans une pièce, comme désolé d'être là, mais sûr de sa supériorité, on croit aussi voir Dersou Ouzala, le chasseur du film de Kurosawa. Les larmes qu'il verse à chaque spectacle de Pina Bausch (qui a dansé en Yamamoto pour ses vingt-cinq ans de carrière) font de lui un personnage digne de Parle avec elle, d'Almodóvar. Et lorsqu'il rêve en solitaire sur les quais de son atelier, dans un paisible quartier portuaire de Tokyo où trois péniches somnolent au soleil, le petit homme semble sorti de L'Atalante, de Jean Vigo...

La liste pourrait courir sur plusieurs lignes encore. Quand Yohji (comme il est de rigueur de l'appeler, sans excès de familiarité) a présenté son premier défilé à Paris, en 1981, les critiques de mode se sont exclamés, déboussolés par ses robes noires déstructurées : " C'est Hiroshima sans amour ! "

Enfin, le couturier a lui-même été la star d'un film, Carnets de notes sur vêtements et villes (1989), de Wim Wenders. Revisionné quinze ans plus tard, ce documentaire montre que le créateur de mode, roi de l'éphémère, passe l'épreuve du temps haut la main. Si les questions existentielles de Wim Wenders paraissent très datées, celles de Yohji Yamamoto n'ont rien perdu de leur force. Son sens de l'image fait toujours mouche. Cette façon d'interroger le noir, " conclusion des couleurs ", d'évoquer Paris, " ville qui pique les joues, où les gens se fichent de tout ", et d'analyser la position du col de manteau de Sartre, sur une photo de Cartier- Bresson... Tout donne à penser qu'il ferait un cinéaste de qualité, s'il se laissait tenter. Mais Yohji n'est pas homme à se laisser tenter. C'est un rêveur rétif. Un doux méfiant. Un faux paresseux qui n'aime pas qu'on lui force la main, mais qui guigne les contraintes.

Jamais il n'aurait songé tout seul à travailler avec Takeshi Kitano. Lorsque le magazine de mode Esquire leur propose une interview commune, en juin 1997, tous deux viennent à reculons, chargés d'indifférence. Yohji n'a pas vu les films de Kitano, et trouve son image d'animateur télé pas très seyante. Kitano ne s'intéresse pas à la haute couture, et porte sans style les premières fringues qui tombent de son cintre le matin. Le dialogue ne se noue pas, le journaliste rame, finit par sortir de petits papiers où il a griffonné des mots-clés : " père ", " sport ", " Japon ", pour les faire réagir à tour de rôle. Au bout d'une heure, ils tombent le masque. Masayuki Mori, le producteur de Takeshi Kitano, se souvient de leur surprise à tous deux : " Ils étaient estomaqués de s'être trompés l'un sur l'autre. Kitano pensait avoir affaire à un homme fragile et efféminé. Il a découvert un Yamamoto très viril, pratiquant le karaté, aimant les femmes et l'alcool. A l'inverse, Yohji s'attendait à rencontrer un gaillard expansif et macho, et il s'est aperçu que Kitano est l'homme le plus délicat, le plus secret, le plus féminin qui soit. "

En sortant, Yamamoto demande au cinéaste de défiler comme mannequin dans sa nouvelle collection pour hommes et lui dessine des tenues pour ses shows télévisés : chemises de couleurs vives, costumes croisés de gangster, surtout pas de cravate. Devenus grands amis devant l'éternel, il refont le monde, le soir, dans les bars de Tokyo. Autour de verres de saké, ils imaginent des projets insensés.

Le film Dolls, qui sort la semaine prochaine, est le fruit de ces élucubrations éthyliques. " J'ai déconseillé à Kitano de me commander les costumes, car je porte la poisse aux cinéastes ", dit Yohji avec un petit sourire de désolation satisfaite. " A chaque fois qu'ils font appel à moi, ils rencontrent l'échec, alors que leur film précédent avait remporté un grand succès en salles. Ce fut le cas pour Wim Wenders, qui m'a fait travailler sur Jusqu'au bout du monde : un flop total après le triomphe des Ailes du désir ! Et Kitano s'est fait avoir aussi, en me demandant de dessiner les costumes d'Aniki mon frère : un bide après le carton de Hana-bi ! " Pas rancunier, Kitano a donné carte blanche à Yamamoto pour habiller les héros de Dolls, deux mendiants enchaînés l'un à l'autre, inspirés de vrais clochards croisés pendant son adolescence, dans son quartier fétiche d'Asakusa. " Kitano a failli tomber à la renverse en découvrant la robe en crochet rouge vif de la femme, et le costume de cachemire gris de l'homme..., s'amuse le producteur du cinéaste. Deux mendiants aussi propres et sans sac, ce n'était pas possible ! Puis, il a compris que cette stylisation pouvait servir son propos : montrer des hommes qui se comportent comme des marionnettes. Kitano envisageait un film très réaliste, et Yamamoto l'a détourné vers le surréalisme. Sans le génie de Yohji, le film aurait été beaucoup moins fort. "

La seule chose dont les deux hommes aient sérieusement discuté, c'est de la longueur de la corde reliant les deux vagabonds. Kitano se souvenait qu'" ils étaient attachés pour ne pas se perdre quand ils avaient trop bu, mais la ficelle avait une longueur suffisante pour ne pas entraver leur liberté ". Yamamoto, lui, en a profité pour creuser son thème obsessionnel : celui du " lien ". Depuis ses débuts, tous ses défilés comportent au moins un vêtement affublé d'une corde, ou d'une ficelle. Sa dernière collection fait encore traîner de longues tresses de laine tissées en bout de manches ou en queue-de-pie... Yohji balaie toute interprétation psychanalytique d'un sourire approbateur : " Je sais que certains parlent de cordon ombilical, à cause du profond attachement que j'ai pour ma mère, ancienne couturière à qui je dois tout. Peut-être... Moi, je crois que ces fils témoignent de mon rêve de toujours : être maquereau, vivre en exploitant les femmes après les avoir si longtemps servies ! " lance-t-il, ironique, sur un jeu de mot que seuls les Nippons peuvent comprendre : en japonais, himo désigne à la fois la corde et le maquereau...

C'est peut-être ça, l'humour " yakusa "... Yamamoto s'intéresse de près à ces mafieux du Japon, d'un genre unique. Comme Kitano, qui traque de film en film leurs sursauts absurdes et désespérés. Dolls n'échappe pas à la règle : on y voit un yakusa retraité, qui décide de couler de vieux jours romantiques aux côtés d'une vieille siphonnée, attendant le retour de son amoureux depuis plus de quarante ans... Orphelin de père (tué pendant la Seconde Guerre mondiale), le couturier se souvient d'avoir observé avec crainte et fascination les malfrats de Tokyo, qui lui tinrent parfois lieu de figure paternelle : " J'avais 10 ans. J'habitais à Shinjuku, un quartier chaud, réglementé par trois ou quatre groupes de yakusas. Je jouais au foot dans la rue. Un jour, mon ballon est allé rebondir sur une voiture, laissant une trace de poussière blanche sur le capot. Un yakusa a ouvert la portière et m'a flanqué une gifle. J'étais révolté et en même temps ébloui par ces hommes capables d'une violence extrême, et d'un amour tout aussi extrême. Prêt à sacrifier la vie des autres, mais à sacrifier la leur aussi... "

Yohji Yamamoto n'a pas joué la carte du costard lamé et des pompes de mac pour le yakusa de Dolls. Au contraire, il l'a vêtu d'un petit imperméable beige de retraité sans histoire, classique et discret. Les mendiants enchaînés, eux, portent des vêtements fragiles et envahissants, altiers et frémissants comme la passion amoureuse qui les anime. Ces costumes changent souvent, au gré des saisons : rouge comme l'érable en automne, blanc comme la neige en hiver, rose comme les fleurs de cerisiers au printemps, bleu comme la mer en été. " Les Japonais de ma génération ont un rapport très physique à la nature, explique le styliste. J'ai grandi en suivant le rythme des saisons, tellement marquées au Japon que j'ai fini par les intégrer à mon rythme biologique. Aujourd'hui, je souffre physiquement de la disparition de ces repères : il ne neige pratiquement plus jamais à Tokyo, la climatisation a presque tué l'été... Avec Dolls, je me suis offert une cure de jouvence en retrouvant les quatre saisons de mon enfance. "

Dolls a surtout permis à Yohji Yamamoto de parachever sa réconciliation avec son pays. Après avoir longtemps rejeté ses racines japonaises (" Je ne suis pas un fabricant de souvenirs ", lançait-il, laconique, à ceux qui le suppliaient de jouer les créateurs japonisants, dans les années 80), il s'est soudain décidé à renouer avec la tradition nationale, " parce que la modernité, c'est peut-être priver toute chose de leur âme ". Pendant vingt-cinq ans, il a retenu son souffle, s'interdisant tout signe extérieur de japonisme. Il y avait bien quelques indices : l'importance du dos et de la nuque, la superposition des étoffes, ou l'enroulement des larges ceintures, à la manière des obis sanglant les kimonos. Mais le mot " Japon " restait tabou. Sauf quand il s'agissait du cinéaste Ozu, sa seule référence revendiquée. " J'ai toujours adoré ses films, qui ont façonné mon respect des femmes. Contrairement à Kurosawa, qui ne savait parler que des hommes, Ozu s'est toujours situé du point de vue des femmes, ce qui est rare au Japon. Il leur vouait une passion très forte qu'il réduisait, compressait, jusqu'à l'ascèse. D'où la justesse de son regard... "

Les costumes de Dolls ont été fabriqués par la maison Chiso, le plus vieil atelier de kimonos de Kyoto, où Yohji Yamamoto était venu frapper, en 1995, pour se confectionner sa prochaine collection : " Il nous a dit qu'il se sentait prêt à travailler sur les étoffes japonaises, après les avoir évitées pendant des années ", murmure timidement la femme du patron de l'atelier, qui, en bonne épouse japonaise, parle à la place de son mari, assis à ses côtés, hautain et silencieux. " Yohji voulait utiliser les bandes de tissu réglementaires de 33 centimètres de large, et garder les motifs traditionnels des kimonos. Cette contrainte l'intéressait. Quand on a vu le résultat, on a tous tremblé d'émotion. D'habitude, les kimonos sont des vêtements très statiques, et là, il réussissait à faire bouger les motifs. Il a inventé le mouvement ! " Aussi l'entreprise Chiso n'a-t-elle pas pris peur quand Yamamoto lui a demandé, sept ans plus tard, de fabriquer les kimonos atypiques de Dolls : " Il nous a fait utiliser des couleurs vives, normalement interdites par la tradition, parce qu'elles s'altèrent au soleil. Comme il fallait que cela ressorte à l'écran, nous avons utilisé sept couleurs végétales différentes pour obtenir le bleu vif du kimono de l'homme ! " Yohji leur a aussi commandé des dimensions spéciales, pour que les personnages ressemblent aux marionnettes de bunraku, trésor national d'Osaka, chéri de Kitano : manches tombant jusqu'au sol, jambes interminables et bustes disproportionnés. Aguerris, les ouvriers de Kyoto viennent de traiter de la toile de jean pour la dernière collection de Yamamoto : des vestes et des pantalons imprimés de fleurs, dans la tradition yuzen des kimonos d'autrefois.

Lentement, le couturier bouscule les traditions en retournant vers elles. Un processus bizarre assez répandu au Japon, que le producteur Masayuki Mori analyse durement : " Comme beaucoup d'artistes, d'athlètes, de scientifiques japonais, Kitano et Yamamoto sont beaucoup plus connus en Europe que dans leur pays. C'est une tare nationale : Les Japonais sont incapables de se faire leur propre jugement. Ils ont besoin de réimporter la renommée de l'étranger une fois qu'elle est établie, mais ne prennent jamais de risque. "

Avec Dolls, les deux créateurs prennent des risques inédits : surprendre leurs fidèles occidentaux. A 60 ans, Yamamoto ne se pose plus la question : " Ces temps-ci, je pense avoir pris mes distances avec ce genre de pensée qui revient à planter, encore et encore, une pique dans une patate douce pour savoir si elle est cuite. "

[ Marine Landrot ]