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Kitano réalisateur
Kitano acteur

"Beat" Takeshi
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KITANO,
LA DISPARITION
En
plus d'être l'un des plus grands metteurs en scène
en activité, Takeshi Kitano est aussi un acteur
de tout premier plan, dont la seule présence dans
le film d'un autre justifie l'achat du ticket. Dans Dolls,
tout se passe pourtant comme si le fait qu'il ne jouait
pas libérait le cinéaste qu'il est. Kitano
a (provisoirement ?) disparu .. vive lui.
Ceux
qui paieront pour voir Dolls ne verront pas Takeshi Kitano
faire l'acteur. Cette décision fragilise sans doute
l'avenir commercial de son film au Japon comme ailleurs,
mais qu'importe : le metteur en scène nippon n'a
pas quitté Hollywood après Aniki, mon frère
pour se laisser emmerder. Kitano fournit plusieurs explications
à cette absence, la plus probante étant
un surcroît de fatigue physique qu'il ne se voyait
pas surmonter. Au bout du compte, il fait ce qu'il veut.
Cette fois, il n'a pas voulu encombrer l'écran
avec sa propre masse, cette lumière noire qui,
crée une véritable distorsion sur l'image,
accélère les séquences et brouille
le jeu des comédiens avec lesquels il partage la
scène. Dans Dolls, on regarde ailleurs. On le cherche.
Où est-il ? Evidemment dans la peau du vieux yakusa
qui, dans un mouvement qu'il sait être le dernier,
se retourne sur sa jeunesse disparue. Et sur cette fiancée
qu'il a quittée et qui l'attend depuis un demi
siècle, tous les samedis midi, sur le banc d'un
square. Dès Violent Cop, un film dont il n'a pas
écrit le scénario, Kitano a toujours tenu
le rôle du Janitor, de celui qui, du dehors, regarde
la jeunesse s'ébrouer, puis la sanctionne. Dans
L'Eté de Kikujiro, il la plume et la contraint,
du moins dans un premier temps. Dans Kids Return, il la
viole. Dans Battle Royale (2000), où il n'est qu'acteur,
il planifie son extermination. Pour Dolls, la violence
du rapport entre Kitano et cette jeunesse s'inverse :
c'est cette dernière qui reprend la main, a posteriori,
sur le yakusa. Juste avant la mort. Il y a bien là
l'idée d'une sorte d'apaisement, lié à
la défaite (face à soi, ou plutôt
face à ce que l'on a été) et le fait
que toute chose a une fin. Kitano acteur aurait ainsi
contredit ce que Kitano réalisateur exprime ici
: Beat Takeshi est trop incontrôlable, trop fébrile
pour s'inscrire dans un tel mouvement.
SA CONSCIENCE DE CINEASTE
On l'aurait plus sûrement vu s'intégrer dans
la première partie du film, celle des deux mendiants
unis par une corde et, surtout, par l'état de dépendance
de Sawako vis-à-vis de Matsumoto après la
tentative de suicide ratée de la jeune femme. Sauf
qu'à cinquante-six ans révolus, Kitano n'a
plus l'âge du rôle. Sa présence aurait
également cassé le ressort dramatique du
film : cette vulnérabilité qui, pour être
inégalement répartie entre Matsumoto et
Sawako (celle-ci est retombée en enfance), n'en
touche pas moins les deux personnages. Le fait que Kitano,
dans Dolls, utilise la faiblesse de ses protagonistes
pour attendrir le spectateur est absolument inédit
dans son cinéma. On ne craint pas pour la vie de
son épouse dans Hana-bi (1997) car Beat Takeshi
est là pour la protéger. On n'a aucune inquiétude
non plus pour l'enfant de L'Eté de Kikuiiro puisque
Kikujiro (joué par Kitano) ne le lâche pas
d'une semelle : le gosse n'y est d'ailleurs menacé
qu'en rêve. Le parti pris adopté dans Dolls
est des plus classiques : si la vulnérabilité
représente l'un des ressorts dramatiques les plus
éculés qui soit, c'est aussi l'un des plus
efficaces. Cependant, ici, elle ne frappe pas un individu
mais un couple d'(ex-) amants, le seul qu'il ait jamais
filmé depuis ses débuts avec celui d'Hana-bi.
A quoi tient le romantisme, chez Kitano ? Au déséquilibre,
car l'un des deux personnages est, du strict point de
vue psychologique, un enfant. A la mort programmée
de celui-ci, qui entraîné le second au suicide
: ce n'est pas l'amour qui enchaîne Matsumoto à
Sawako mais la corde, qui symbolise la conscience du premier
et l'indestructible réminiscence des jours heureux.
Kitano s'est placé dans ce sketch, il est cette
corde : à la fois le scénario, le ressort
dramatique, le sentiment exprimé par le film, sa
morale de cinéaste et une mort "librement
choisie" (dans Dolls, mourir avec l'autre plutôt
que pour l'autre) qui l'obsède.
SE CREVER LES YEUX POUR VOIR
Reste un sketch, le dernier, celui de la pop star et de
Nukui, son fan qui se crève les yeux pour pouvoir
la rencontrer. Cette partie tourne nettement moins rond
que les deux précédentes : on miserait bien
quelques pièces sur le fait qu'elle ait motivé
l'intégralité du projet de Kitano. Clairement,
celui-ci est Nukui, pauvre type dansant éperdument
seul dans sa chambre, casque sur les oreilles, sur le
dernier single de la Lorie locale. La force de son cinéma
en une image : à bien y regarder, le metteur en
scène a toujours joué la morne dureté
du quotidien plutôt que l'échappée
belle, ce que prouve son acharnement à placer des
scènes de viols dans ses films (L'Eté de
Kikujire, Violent Cop, Kids Return, Sonatine et Dolls).
Ce quotidien, on peut toujours en sortir par le bas :
le suicide ou, ici, l'aveuglement, ce qui renvoie à
une posture d'artiste à propos de laquelle Kitano
n'a jamais cessé de s'interroger sans jamais conclure.
Il n'y a pas de cinéma plus contrôlé,
plus construit que celui de Kitano. La réalité,
la "vraie vie" n'y ont pas leur place, encore
moins ici (où certains personnages sont habillés
par le styliste Yohii Yamamoto) qu'ailleurs : Dolls ne
s'ouvre-t-il pas sur une représentation de Bunraku
?
Nukui se crève les yeux pour voir Haruna, elle-même
ravagée après un accident de voiture. Un
artiste a pour mission de fermer les yeux. A cette condition,
il peut mettre un visage (défiguré) sur
ses fantasmes, partager leur intimité et filmer
les cerisiers en fleurs en automne. Le voyage est douloureux.
Il finit mal. Mais il faut bien raconter quelque chose,
surtout quand on s'éloigne des contours rassurants
d'un cinéma de genre sur lequel Kitano a bâti
sa réputation, pour ne pas dire sa gloire. A moins
qu'il ne l'ait en réalité construite sur
le fond des choses, en opposition au style. Sur le pessimisme
ontologique de la chose exprimée, qui passe avant
tout par des scénarios qu'il écrit, plutôt
que sur un filmage qui semble perdre en personnalité
depuis Hana-bi. On peut le déplorer, Ou bien, à
l'inverse, préférer Dolls et Aniki, mon
frère à Sonatine. Et constater que, au hasard,
un Woody Allen ou un Chabrol, qui ne cessent d'en rabattre
sur le style pour filmer plus près de l'os (le
scénario) au fur et à mesure qu'ils avancent
en âge, en sont arrivés à la même
conclusion que le maître japonais. Est-ce cela,
la sagesse des cinéastes ?
[
TEXTE GRÉGORY SCHNEIDER ]
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