MAI
1983 / Comme bien d'autres, j'attends avec impatience Furyo,
le dernier film de Nagisa Oshima, qui n'a pas tourné
depuis cinq ans, depuis le biscornu Empire de la passion,
conçu dans la foulée du séminal Empire
des sens.
L'attente est d'autant plus grande que l'idole de mon
adolescence, David Bowie, figure en bonne place dans Furyo.
On parle d'une histoire adaptée d'un roman anglais,
sur un camp de prisonniers pendant la Seconde Guerre mondiale.
je vois le film en avant-avant-prermère à
Paris, suivie par l'arrivée du cinéaste
et de son équipe à Cannes, affublés
de T-shirts portant en lettres géantes l'inscription
The Oshima Gang. Le résultat est à la hauteur
de mes espérances, mais un peu à côté
: une sorte de Pont de la rivière Kwai gay, où
sauvagerie et mièvrerie se mêlent indiciblement.
Une oeuvre maladive plus que malade. Une des surprises
du film, outre les icônes figurés par Bowie
et Sakamoto, c'est le personnage du sergent Hara, qui
porte presque à lui seul toute la brutalité
et le sadisme du film, non sans un humour grinçant.
C'est lui qui, dans l'épilogue, prononce la phrase
qui donne son titre anglais au film, 'Merry Christmas
Mr. Lawrence", avec un accent nippon à couper
au couteau.
L'acteur
qui incarne Hara, jovial jusqu'à la catatonie,
dont le sourire permanent est un rictus glaçant,
est crédité sous le nom de Takeshi. Inconnu
en France, c'est une star au Japon mais, sauf erreur,
il n'a jamais fait de cinéma. C'est un jongleur
comique de la télévision, une sorte de Coluche
japonais, devenu célèbre au sein du tandem
The Beats.
MAI
1993 / Je vais voir L'Odeur de la papaye verte en pré-projection
cannoise. Pour je ne sais plus quelle raison, la copie
du premier film de Tran Anh Hung manque à l'appel
- je ne le verrai jamais. A la place, on nous propose
un film japonais au titre musical, Sonatine, d'un certain...
Takeshi Kitano. Inconnu au bataillon. Comme l'affiche,
le générique montre un beau poisson exotique
bleu transpercé par un harpon. je suppute: un film
sur un pêcheur musicien, un Franz Liszt nippon des
profondeurs ou quelque chose d'approchant ? Surprise,
le film, faisant alterner le froid et le chaud; des phases
contemplatives et des scènes d'ultra-violence éphémère,
est un polar, aussi ludique que glacé. Ce cinéaste
bressono-melvillien semble préférer la partie
pour le tout, le hors champ au champ, la scène
suivant l'action à l'action elle-même...
Ses plans fixes figés, avec des gangsters hiératiques
et impassibles, me rappellent des plans similaires de
Tous les autres s'appellent Ali de Fassbinder.
Je
sors de la projection matinale tout retourné et
vais m'asseoir sur un banc dans un square, partagé
entre la nausée et la fascination. Une image m'obsède
: celle du héros au sourire figé incarné
par le réalisateur, qui pointe un revolver contre
sa tempe pendant q'une giclée de sang sort de l'autre
côté. je n'ai pas reconnu le Takeshi jovial
de Furyo.
MAI
1995 / Sonatine sort en France tardivement, deux ans après
sa présentation à Cannes, et marque une
nouvelle renaissance du cinéma nippon. Je présente
Sonatine à la Cinémathèque pour le
Ciné-club des Cahiers devant un parterre d'aficionados.
Honte de ma vie : je bredouille en lisant robotiquement
un texte approximatif écrit à la va-vite.
Belle intronisation française pour le cinéaste
nippon majeur de la décennie! Heureusement, le
showman Jean-Pierre Dionnet sauve la soirée avec
son bagou.
Un
peu plus tôt, j'ai enfin découvert Violent
Cop (1989), le premier film de Kitano grâce à
une vidéocassette anglaise. Comme d'habitude, les
Anglo-Saxons ont plusieurs longueurs d'avance sur nous
dans la découverte des cinéastes nippons
- Ozu étant un grand précédent. Evidemment,
je ne suis pas déçu. La première
partie, où l'on suit les interminables déambulations
dans Tokyo du Dirty Harry nippon (Kitano), qui marche
comme Charlot et, comme lui, s'exprime à coups
de pied dans le cul, me semble un peu creuse, mais bientôt
je suis happé par le crescendo d'une violence qui
devient insoutenable. A l'époque, je ne connais
pas encore le deuxième film de Kitano, Jugatsu,
ni le troisième, A scene at the sea, ni le cinquième,
Getting any ? que le cinéaste a tourné avant
d'être victime, en août 1994, d'un accident
de moto qui le laissera défiguré, avec un
masque émacié et un tic nerveux.
La
même année, je vais voir, par curiosité,
Johnny Mnemonic, le cyber-polar du peintre Robert Longo
d'après William Gibson, où Kitano, égal
à lui-même dans un rôle minuscule,
est complètement noyé dans une bouillie
d'effets spéciaux et éclipsé par
les Keanu Reeves and co.
NOVEMBRE
1996 / Rétrospective "Les Samouraïs"
à FUGC Ciné Cité-Les Halles, organisée
par les Cahiers du cinéma pour le Festival d'automne.
John Woo, Kirk Wong et Kitano, mis sur un pied d'égalité,
bien qu'à mon sens le Japonais dépasse largement
ses collègues hong-kongais par sa folie contemplative,
sa retenue, son refus du spectaculaire tonitruant et son
génie de l'ellipse.
Pourtant,
je suis atterré en découvrant Getting any?
(1995), que Kitano a tourné par dépit, par
pur goût de la provoc : " J'ai fait ce film
pour foutre la merde dans le cinéma japonais. "
Déclaration de Kitano à prendre au pied
de la lettre, puisque cette affligeante série de
gags décousus et pas drôles, évoquant
plus Les Rois du gag de Claude Zidi que les films de Jerry
Lewis, s'achève avec une mouche cronenbergienne
- outrageante parodie - s'abîmant dans un étron
géant.
Si,
dans Getting any?, Kitano ne fait qu'une apparition (dégonflé
!), il ne joue pas du tout dans A scene at the sea (1991),
que je découvre également à l'occasion
de cette rétrospective. Et là c'est absolument
l'inverse : je suis dévasté par la beauté
gracile et le minimalisme absolu de ce film déchirant;
formidable séquence où les deux protagonistes
sourds-muets, l'éboueur champion de surf, et sa
dulcinée, se retrouvent après que l'un a
suivi à pied l'autre voyageant dans un bus. Formidable
absence d'effets pour la compétition de surf qui,
se termine sans que le héros n'y ait participé
: il n'a pas entendu l'appel de son nom, et pour cause.
Ce film évanescent sur l'évanescence reste
pour moi le chef-d'oeuvre de Kitano. Nous sommes tous
des surfers sourds-muets.
AVRIL
1997 / Sortie de Kids return (1996), très belle
chronique, mais un brin décevante, de l'amitié
entre deux adolescents inséparables. Avec ce film
à forte tonalité autobiographique, où
il relate les débuts de son tandem comique The
Beats (d'où il tirera son pseudo d'acteur, Beat
Takeshi), puis sa passion pour la boxe et le monde des
yakuzas, Kitano s'approche d'un classicisme qu'on ne lui
connaissait pas. C'est peut-être pour cela que j'accroche
moins à ce roman d'apprentissage dépressif,
dans lequel une figure essentielle, un stéréotype
de son cinéma, brille par son absence : la plage,
la mer, et toute la vacance, la béance, le néant
que recèle cette aire de jeu aquatique, gouffre
plat et béant ouvert vers l'infini. Bref, pas assez
de disparités, de dissonances. Ce n'est que le
deuxième film du cinéaste distribué
en France. Il est enfin reconnu comme un grand et, après
avoir frôlé la mort sur sa moto, entame une
nouvelle vie.
La
notoriété internationale va-t-elle couper
les ailes de ce génie iconoclaste ? Pas du tout,
si l'on en croit les rumeurs, en septembre, du festival
de Venise, où le nouveau film du maître,
Hana-bi, rafle le Lion d'or. Pour une fois, le film sort
dans la foulée (en novembre), signe que Kitano
n'est plus un réalisateur confidentiel pour maniaques
de l'exotisme. Evidemment, c'est une merveille, une sorte
de remake de Sonatine transposé dans la mélancolie
automnale de l'âge mûr (Kitano vient d'avoir
50 ans), bourré d'audaces : entre autres l'intégration
dans la mise en scène des propres peintures, méticuleuses
et faussement naïves, du réalisateur.
MARS
1998 / Sortie de Violent cop. Pas trop tôt ! Peu
de temps après, le cinéaste fait un caméo
mémorable dans Tokyo, eyes, jeu de piste nippon
du frenchie Jean-Pierre Limosin présenté
à Cannes 98, dont il est l'irrésistible
bonus.
AVRIL
1999 / Pendant que le cinéaste peaufine L'Eté
de Kikujiro, on continue à mettre les bouchées
doubles pour rattraper le retard dans la connaissance
de l'œuvre kitanienne. Avant la sortie de A scene at the
sea au mois de juin, Jugatsu (1990), alias 3-4 X Jugatsu,
alias Boiling point, est enfin visible en France. Certainement
l'œuvre la plus déséquilibrée et
la plus dingue du cinéaste : est-ce parce qu'elle
débute avec une longue partie de base-ball, ou
bien parce que c'est le seul des cinq yakuza-films du
cinéaste où il reste au second plan, ou
bien parce qu'il y incarne le yakuza le plus incontrôlable,
cocasse et inquiétant de sa carrière ? En
tout cas, ce brouillon foutraque et fracassé de
Sonatine nous fait regretter de ne pas avoir pu suivre
dans l'ordre la progression de l'œuvre. L'effet produit
par Jugatsu aurait été autrement plus dévastateur
si l'on avait pu le voir juste après sa réalisation.
Le
mois suivant, Cannes reste bouche bée devant le
gentillet et un brin auto parodique L'Eté de Kikujiro,
qui sort en salles en octobre. Un joli road-movie, un
Japon/Tour/Détour/Deux enfants, qui est la version
romancée, aboutie et bouclée de Getting
any? Très plaisant, mais Kitano se regarde un peu
filmer et malgré sa candeur intacte et sincère,
manque de se noyer dans le sentimentalisme - comme Lynch,
autre maverick zinzin, au même moment, avec sa dégoulinante
Histoire vraie.
DECEMBRE
2000 / Sortie de Aniki, mon frère (alias Brother).
East meets West. Kitano débarque à Los Angeles,
ou la réponse, vingt-cinq ans après, au
film Yakuza de Sydney Pollack, où Bob Mitchum déboulait
au Japon pour, y foutre le boxon.