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Kitano réalisateur
Kitano acteur

"Beat" Takeshi
Hisaishi & Co.

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"BEAT"
Ce qui fascine avant tout dans le cinéma de Takeshi
Kitano, c'est Kitano lui-même. Il est évidemment
l'âme de ses films (il les écrit, les réalise
et les monte systématiquement), mais il en est aussi
le corps. Sur les sept qu'il a réalisés jusqu'à
présent, il apparaît dans cinq. Sorte de synthèse
parfaite entre Woody Allen (pour la dérision, le goût
de l'absurde et la mélancolie) et Clint Eastwood pour
l'aura mythique instantanée, la violence ambiguë
et la pudeur romantique), il s'est imposé comme le
plus grand réalisateur nippon contemporain en même
temps qu'il réussissait à passer du statut d'idole
comique à celui d'icône culte. De fait, on ne
peut véritablement apprécier son style, son
cinéma, qu'après l'avoir découvert lui.
Que ce soit dans ses propres films ou dans ceux des autres,
à la télévision ou sur grand écran,
il incarne un personnage, 'Beat'Takeshi " noyau dur"
de son univers. Même dans A Scene at the Sea et Kids
Return - dans lesquels il ne joue pas -, la moindre image
est hantée par le souvenir de sa présence physique.
Aussi vrai que son personnage transporte en lui l'essence
de son oeuvre.
'Beat'Takeshi
est apparu pour la première fois en Occident avec Furyo
de Nagisa Oshima. Il y interprétait le sergent Hara,
surveillant d'un camp de prisonniers alliés sur l'île
de Java en 1942. Si le public nippon hurle encore de rire
à chacune de ses apparitions, Kitano fait une réelle
impression hors des frontières de son pays. Sa simple
présence à l'écran éclipse presque
totalement les personnages principaux (interprétés
pourtant par David Bowie et Ryuichi Sakamoto. Hara est un
militaire rongé par le poids d'une éducation
rétrograde et d'un embrigadement profond, qui tente
de comprendre son soudain attachement pour l'ennemi, incarné
par le charismatique Lawrence (Tom Conti). Déchiré
entre ses penchants sadiques et une tendresse enfantine, Hara
pose donc les bases du personnage de cinéma que va
peu à peu se créer le comédien. "Takeshi
", tel qu'il est nommé au générique,
fonde son apparence de brute sentimentale sur une cohabitation
très japonaise entre douceur et violence, harmonie
et chaos, au sein d'une même entité. Criblé
de tics, il cligne sans arrêt des yeux (généralement
deux fois de suite), ce qui lui donne un air d'éternel
ahuri et souligne l'ambivalence permanente entre le détachement
profond du vieux lion (Murakawa dans Sonatine) et la mélancolie
destructrice du crétin (le yakuza bisexuel de Boiling
Point).
Il
faut évidemment voir dans cette création d'un
personnage violent, imprévisible et incontrôlable,
la volonté du comédien de s'affranchir de l'image
de comique boulevardier qu'il arbore à la télévision
plusieurs fois par semaine. Aux déguisements stupides
qu'il porte dans ses shows (ninjas, clowns, travestis, animaux
en tous genres quand ce n'est pas simplement slip et chaussettes),
il préfère dans les films porter des costumes
straight, complets sombres et chemises blanches. Seule entorse
connue, son rôle de savant fou dans Getting Any ? (1995),
transposition directe de son univers télévisuel
loufoque sur pellicule. Ceci mis à part, d'un personnage
à l'autre, la seule différence notable dans
l'attitude physique de'Beat' Takeshi est sa capacité
à rire ou sourire, en penchant alternativement du côté
de l'innocence béate ou de la sagesse éclairée.
C'est probablement cet équilibre qui fait du Murakawa
de Sonatine et du Nishi de Hana-Bi ses deux plus grands rôles.
Les deux seuls dans lesquels il exprime fugitivement ces sourires
francs où se lit toute sa douleur nostalgique. Les
deux seuls, en fait, dans lesquels il dévoile un pan
de son âme, derrière le masque.
C'est
Violent Cop (1989), son premier film en tant que réalisateur,
qui a défini une bonne fois pour toutes les caractéristiques
principales de l'acteur Kitano. Lorsqu'il accepte de réaliser
lui-même cette version nippone de Dirty Harry, il a
déjà commencé à mettre à
mal son statut d'humoriste. Dans une série télé
tournée peu avant, il incarnait le tueur en série
d'un fait divers réel. Mais c'est le rôle d'Azuma,
le flic de Violent Cop, brute facho à moitié
déglinguée, qui fixe définitivement son
image : une silhouette trapue aux épaules tombantes
et aux jambes arquées. Une démarche à
la fois, nonchalante et décidée. Un port de
tête " dévissé ", vaguement
rejeté vers l'arrière, qui trahit une profonde
lassitude. Les mains souvent dans les poches et le regard
absent, comme s'il fixait perpétuellement un point
imaginaire, situé au delà des limites de son
champ de vision.
Si
Kitano n'était pas derrière la caméra,
Violent Cop aurait probablement viré au " Justicier
de Tokyo ". Un polar réactionnaire prônant
comme tant d'autres la légitime défense et les
méthodes policières expéditives. On prend
d'ailleurs un plaisir trivial non négligeable à
voir Azuma assaisonner de coups tous ceux-qui se mettent en
travers de son chemin. Mais la mise en scène ne cautionne
jamais les exactions de son personnage,. Le cinéaste
réussit même une dissociation surprenante entre
le rôle qu'il interprète et sa propre vision.
Azuma n'est pas la voix ou plutôt le geste de Kitano,
comme on serait tenté de le croire. C'est encore plus
frappant avec Boiling Point, dans lequel 'Beat' Takeshi interprète,
un rôle secondaire qui arrive dans le récit comme
par effraction, quasiment " contre la volonté
du cinéaste.
Ce
traitement "schizophrénique " du Comédien
Takeshi par le réalisateur Kitano lui offre la possibilité
d'un regard objectif sur sa propre gloire son statut de leader
naturel renforcé par la position qu'il occupe dans
la vie publique japonaise. Avec une jubilation pernicieuse,
le cinéaste n'hésite d'ailleurs pas à
" mettre en scène " le respect et la crainte
qu'il inspire à ses proches collaborateurs, ses comédiens
fétiches qui font souvent partie de cette troupe télévisuelle
qu'il appelle son "armée ". Dans ses shows
télé, il s'amuse à les humilier publiquement
en les envoyant dans des " missions suicide " (qui
consistent souvent à chatouiller de près des
animaux sauvages ou à insulter de vrais yakuzas) ou
même en les embarquant avec lui dans ses, expéditions
punitives (comme frapper avec un parapluie,
un journaliste qui avait publié des photos de sa vie
privée). La terreur qu'il inspire - dans les films
- à ceux qui l'entourent n'est donc jamais vraiment
feinte, du moins jamais complètement fictive. Conscient
de cet ascendant " physique ", Kitano tend aujourd'hui
à user de moins en moins du langage (dans Hana-Bi,
il est presque muet) pour concentrer
Presque exclusivement sur les expressions faciales. Après
l'accident qui l'a demi-défiguré, il a trouvé
son visage " intéressant ". Dans les gros
plans de Hana-Bi, il joue abondamment sur les contours hésitants
de ce 'nouveau masque, désormais mangé de tics
nerveux là ou la peau est restée marquée.
C'est pour lui un véritable champ d'expérimentations,
où sa souffrance intérieure se manifeste physiquement.
En tant que comédien, il a même accepté
le pari dément d'apparaître dans le film Gonin
au sortir de 'hôpital, alors qu'il portait encore un
pansement sur l'œil.
Dans
les films des autres, Kitano s'arrange toujours pour focaliser
l'intérêt sur lui. De toute évidence,
les cinéastes qui l'employé jusqu'à présent
se sont heurtés au problème de son intégration
à un, univers qui n'est pas le sien. Loin d'd'être
une simple " enveloppe ", 'Beat' Takeshi transporte
avec lui tout son "bagage" de cinéaste, bouffe
littéralement les films dans lesquels il apparaît.
C'est, lui qui lance à Tom Conti le fameux : "
Merry Christmas, Law-rence qui donne son titre au film d'Oshima,
C'est également lui qui donne le ton de Gonin, formidable
polar ultra-stylisé de Takashilshii, dont l'intelligence
est d'avoir su s'adapter à Kitano plutôt que
de tenter l'inverse. Même si le comédien n'apparaît
qu'au bout de quarante-cinq minutes, son influence plane sur
le récit de bout en bout et le film décolle
littéralement dès que son personnage de tueur
vicieux entre en scène. Même Johnny Mnemonic,
navet cyber du peintre Robert Longo, dans lequel Kitano campe
un yakuza du futur caricatural, ne suscite un vague intérêt
que lors des trop courtes séquences qui lui sont consacrées.
Dans ce film désastreux, tourné juste avant
son accident, Kitano plane si haut au dessus des autres comédiens
que le cinéaste aurait, dit-on, préféré
réduire son rôle pour ne pas déséquilibrer
tout le récit.
Dans son insondable nullité, Johnny illustre pourtant
une chose : 'Beat' Takeshi a donné une nouvelle résonance
à la très théorique " politique
des acteurs ". Malgré le masque pudique de brute
monolithique et invincible qu'il s'est peu à peu forgé,
le comédien est bien l'expression " en chair et
en os " du cinéma de Takeshi Kitano. C'est la
fascination immédiate que suscite son personnage, mélange
de l'Inspecteur Harry d'Eastwood et du Samourai de Delon (même
-mutisme, même, langueur existentielle qui permet d'entrer
de plain pied dans l'univers du cinéaste. Simplement
parce qu'il est l'incarnation vivante de son, oeuvre. Le metteur
en, scène de sa propre vie aussi bien que le héros
de son cinéma.
DAVID
MARTINEZ
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