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BROTHER

La réputation impérialiste du cinéma américain n'est pas volée, mais elle doit être tempérée de cette autre vérité historique: pour s'accroître et prospérer, l'empire hollywoodien n'a jamais hésité à assimiler des cinéastes venus de cinématographies étrangères. Ou encore à acheter leurs scénarios, comme l'illustrait Under Suspicion de Stephen Hopkins présenté dimanche soir, remake chic et vain du Garde à vue de Claude Miller, avec Monica Bellucci en lieu et place de Romy Schneider.

Système cimenté. Si l'Europe a longtemps fourni à l'usine à rêves les contingents de Viennois, de Britanniques ou de Français nécessaires à sa vitale pérennité, c'est l'Asie, qui, depuis quelques années, est à son tour soumise à ce processus ambigu, qui relève autant de la reconnaissance que de la vampirisation: le Mission: impossible 2 du Chinois John Woo en fournit l'un des derniers exemples en date. Le nouveau sur la liste est le cinéaste-acteur-peintre-musicien Takeshi Kitano, pur bloc de mystère nippon que la Bourse des valeurs cinéphiles semble ces temps-ci évaluer à la baisse après l'avoir surcoté. Néanmoins, et malgré le niaiseux Eté de Kikujiro, l'idée de voir le granit Kitano cogner le réel californien justifiait la curiosité en faveur d'Aniki (Brother), film "américain" donc (c'est-à-dire filmé en dollars), et par conséquent présenté à Deauville.

On comprendra vite que la question de l'adaptation en terre étrangère n'est pas de celles qui chatouillent le mental d'un type comme Kitano: il n'a tourné aux Etats-Unis rien d'autre qu'un film de yakusa parfaitement conforme à certains de ses exercices précédents (plutôt dans la veine Jugatsu qu'Hanna-Bi). Considérant les zones de fret et d'entrepôts de Los Angeles exactement comme si c'était le port de Tokyo, n'articulant lui-même que quatre mots d'américain dans tout le film, Kitano, qui s'attribue une nouvelle fois le premier rôle, fait surtout la démonstration que son propre système est si impeccablement cimenté qu'il fonctionne identiquement n'importe où. Ce qui n'est pas sans force ni charme.

Arnaque? Le problème devient alors de savoir si ce système n'atteint pas ses limites, s'il n'est pas bloqué sur une technique, un style, dont Kitano commence à se lasser autant que nous. A la faveur d'un scénario prétexte, où le héros-metteur en scène s'invente un personnage de truand en exil aux Etats-Unis et qui shoote dans la fourmilière des mafias locales, Brother est une nouvelle variation sur cette étrange violence zen dont Kitano s'est souvent fait l'ordonnateur, un opéra sanglant et distancié, guidé par un crescendo morbide. Au terme de cette théorie de massacres abstraits, le message d'humanisme et de fraternité, dont le cinéaste coiffe son affaire, a le goût d'une arnaque anthologique.

Il y a pourtant dans Brother matière à quelques spleens urbains, à quelques ricanements sadiques et à certains autres petits plaisirs, du côté des acteurs notamment. Dans le registre du truand surarmé en costard noir, le film est, par exemple, supérieur à Reservoir Dogs, qu'il semble parfois citer et auquel il fait beaucoup penser. Brother doit sortir en décembre à Paris.

[ Le MONDE ]