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LE CINEMA DE KITANO

Ça fait un moment que l'idée me tente, non pas de donner un cours, mais d'écrire un livre dans lequel je tirerais profit de mon expérience de réalisateur, afin de donner certains conseils à ceux qui veulent réaliser des films. La seule raison pour laquelle je ne l'ai pas fait, c'est la peur du ridicule. Qu'un grand monsieur comme Kurosawa se permette de donner des leçons après son immense carrière, c'est normal. Mais moi qui n'ai que 8 films à mon actif, si je m'amuse à jouer au professeur, je sais que tout le monde va me dire : " Non mais dis donc, pour qui tu te prends ? " Alors j'attend un peu. Je le ferai un jour.

KUROSAWA : UNE SUCCESSION D'IMAGES PARFAITES
Ce n'est pas un hasard si j'ai cité Kurosawa. Il est mon maître incontesté en matière de cinéma, et si quelqu'un me demandait : " C'est quoi un film ? ", je l'enverrai voir Kagemusha, Les Sept Samouraïs ou Rashomon. Ce qui est formidable, chez Kurosawa, c'est la précision de l'image. Au niveau du cadre comme du placement des personnages, la composition est toujours tellement parfaite, même quand la caméra bouge, que l'on pourrait prendre chacune des 24 images de chaque seconde et en faire un tableau. Or, pour moi, c'est ça le cinéma idéal : une successions d'images parfaites. Et Kurosawa est le seul à avoir atteint ce stade. A mon niveau, je me contente de trouver trois-quatre images, peut-être pas encore parfaites, mais en tous cas très fortes, qui deviennent la base même du film. Par exemple pour Kikujiro, je savais avant même d'écrire le scénario, que je voulais ce moment où l'homme part tout seul sur la plage et où l'enfant court après et lui tend la main. Cette image, ainsi que quelques autres, étai ma raison de faire ce film. A partir de là, j'ai inventé une intrigue et écrit des scènes pour créer un lien entre ces images. Mais finalement, l'histoire est quasiment un prétexte. Mon cinéma est beaucoup plus un cinéma d'images qu'un cinéma d'idées.

BONNES ET MAUVAISES SURPRISES DE L'APPRENTISSAGE
Pour en terminer avec Kurosawa, je dirais que pour apprendre la mise en scène, mon rêve aurait été de pouvoir emprunter les rushes de ses films pour voir la façon dont, de prises en prises, il avait corrigé les choses afin d'obtenir un résultat final aussi parfait. Mais en fait, mon apprentissage de réalisateur s'est fait de façon un peu bizarre et accidentelle. Je travaillais beaucoup en tant qu'animateur à la télévision, j'étais devant les caméra et j'ai commencé à comprendre le rapport avec la caméra à l'espace et aux comédiens, et à me faire ma propre idée de ce que devait être la mise en scène. A tel point qu'au bout d'un moment, je n'étais plus d'accord avec les choix qui étaient faits par les réalisateurs qui me dirigeaient. Je disais : " Non, c'est plutôt cette caméra là qui devrait filmer, et plutôt dans cet angle là ! " Après, je me suis mis à réaliser mes émissions moi-même, tout en restant devant la caméra. Mes mises en scène de télé n'étaient pas merveilleuses pour autant (loin de là) et j'ai vite eu envie de passer au cinéma. Mais là, je me suis heurté à un problème énorme qui était celui de la crédibilité.

Sur mon premier film, mon équipe technique ne me faisait tout simplement pas confiance. Ils devaient penser que j'étais un star de la télé qui assouvissait un caprice en faisant du cinéma, je ne sais pas… Quoi qu'il en soit, je me souviens que le premier jour, je suis arrivé sur le plateau, et j'ai demandé au cameraman de se mettre en place pour tourner le premier plan, et il m'ai dit : " Pourquoi tu veux le tourner comme ça ? " J'ai répondu que je n'avais pas à m'expliquer, que je le sentais comme ça, que c'était intuitif… Mais ça ne lui convenait pas. Il a insisté pour que je me justifie (et je sentais que l'équipe entière était aussi méfiante que lui.) Il avait une autre idée en tête, et j'ai dû me bagarrer avec lui pendant une heure avant d'avoir gain de cause. Ce n'est pas un plan très important (d'ailleurs, il n'est même pas resté au montage final) mais c'était une question de principe. Il fallait que je me montre crédible en tant que cinéaste. Et ça a duré pendant tout le tournage. L'autre aspect qui m'a le plus surpris sur mon premier film, c'était le nombre incroyable de contraintes (budgétaires, horaires, humaines, artistiques) qui pouvaient venir se placer entre la vision du réalisateur et le résultat final. Je pensais surtout que le travail d'un réalisateur était d'avoir de bonnes idées. Je me suis rendu compte, en fait, que ce travail consistait principalement à gérer plein de choses annexes pour créer l'environnement propice à la concrétisation de ces idées.

UN FILM, C'EST COMME UN COFFRE A JOUET
Le cinéma, c'est quelque chose de personnel. Quand je fais un film, je le fais avant tout pour moi. C'est comme un formidable coffre à jouet avec lequel je m'amuse. Un coffre à jouet qui coûte cher, évidemment, et j'ai parfois un peu honte de m'amuser autant avec. Bien sûr, il arrive un moment, quand le film est terminé, où le film ne vous appartient plus. Il devient alors le jouet du public et de la critique. Mais il serait malhonnête de ne pas avouer que c'est avant tout pour soi que l'on fait un film. C'est d'ailleurs pour ça que je ne comprend pas pourquoi un cinéaste puisse tourner un film à partir d'un scénario écrit par quelqu'un d'autre, car le cinéma est quelque chose de trop personnel pour ça. A moins d'avoir une grande liberté d'adaptation de ce scénario, auquel cas je pense que le metteur en scène doit carrément se l'approprier, et que cela devienne quasiment on propre scénario. Cet aspect très personnel de la vision cinématographique, c'est ce qui fait à la fois la force et la faiblesse d'un réalisateur. J'ai déjà entendu de nombreux réalisateur le dire et c'est pareil pour moi : chaque fois que je tourne un nouveau film, j'essaie de faire quelque chose de totalement différent. Mais quand je regarde le résultat final, je me rend compte que j'ai fait encore exactement le même film. Peut-être pas exactement le même, mais en tout cas je pense que si un police le voyait, il dirait : " Pas de doute, Kitano, c'est vous qui avez commis ce film, il y a vos empruntes partout dessus ! "

PRENDRE DES DECISIONS, MEME ARBITRAIRES
Mai principale priorité, sur le tournage, c'est la composition de l'image. Presque plus encore que le jeu des acteurs. C'est pour ça que je commence toujours par placer la caméra. Lorsque j'arrive sur le plateau, le matin, je n'ai pas toujours une idée précise de ce que je veux tourner, mais je sais que je dois prendre une décision rapidement, parce qu'il y a les membres de l'équipe qui sont là, derrière moi, et que je leur dise avec impatience quoi faire. Si je me met à me promener pour trouver l'inspiration, ils ne me lâchent pas, il me suivent. C'en est au point qu'une fois, sur un film où l'on tournait en montagne, je me suis absenté quelques minutes parce que j'avais besoin de m'isoler pour réfléchir et, quand je me suis installé dans ce qui me semblait être un coin paisible, je me suis rendu compte que toute l'équipe technique m'avait docilement suivi. Ils étaient donc très perturbés quand je leur ai dit de partir et de me laisser seul. Donc, quand j'arrive le matin, et qu'au bout de dix minutes je n'ai pas d'idées brillantes, je prend une décision arbitraire. Je dis : " On va s'installer ici. " Alors l'équipe s'installe, pose la caméra, on amène les acteurs, on fait des essais, et bien entendu, neuf fois sur dix, ça ne fonctionne pas. Mais entre-temps, j'ai un peu réfléchi et je peux leur proposer une meilleure configuration.

Il peut arriver que je fasse déménager l'équipe trois ou quatre fois comme ça avant de trouver ce qui me plaît, mais c'est mieux que de les laisser dans l'expectative et le doute. En revanche, une fois que j'ai trouvé l'angle qui me plaît, je me couvre très peu, voire pas du tout. Je choisis une façon de filmer et je m'y tiens. Quitte à le regretter au montage, ce qui arrive parfois. Tant que le cameraman ne crie pas à l'hérésie, je n'essaie rien d'autre. De temps en temps, ça le rend un peu nerveux. A une époque, il m'a demandé, par sécurité, d'essayer de tourner à deux ou trois caméras. Je l'ai fait, pour le rassurer, mais je me suis rendu compte au montage que j'utilisais presque systématiquement les plans de la caméra principale, celle que j'avais choisie. Donc j'ai arrêté de le faire. En revanche, je pense qu'il faut être très vigilant, non pas envers ce que l'on a demandé au cameraman de tourner (car à partir de là c'est son boulot) mais envers toutes les choses un peu accidentelles, spontanées et fortuites qui peuvent se produire ailleurs, et que l'on peut capturer pour les insérer dans le film. Sur le tournage d'Hana-bi, nous préparions une scène sir la plage et j'ai vu de gros poissons qui sautaient en mer, au loin. J'ai immédiatement dit au cameraman de les filmer. Je ne pouvais pas lui expliquer concrètement pourquoi, mais j'ai eu le sentiment qu'il le fallait, que ce plan s'intégrerait parfaitement dans le film. Et ce sont toujours les surprises de ce genre, lorsqu'elles fonctionnent, qui procurent la plus grande satisfaction.

TOUT ESSAYER… OU PRESQUE
Le cinéma a ses règles de base, qui ont été établies au travers de l'histoire par un grand nombre de réalisateurs brillants. Mais je crois que plutôt que de les respecter à la règle, chaque cinéaste doit les adapter à sa propre manière de filmer, ce qui implique généralement de les déformer ou de les briser. Par exemple, dans les écoles de cinéma, au Japon en tous cas, on enseigne toujours que ce que filme la caméra doit représenter le point de vue de quelqu'un. Or, parfois, je filme certains personnages en plongée, c'est à dire vu d'en haut, et pourtant il n'y a personne en haut. Mais ça marche. On ne me demande jamais si c'est le regard de Dieu ou d'un oiseau. Le public trouve ça normal. Sur un film, j'ai tourné un plan en contre-plongée (du bas vers le haut) après une scène de fusillade, et le cameraman ne comprenait pas. Il disait : " C'est impossible, ça veut dire que c'est le cadavre qui regarde, et pourtant il est mort ! " Ca le choquait beaucoup. Mais moi, je le sentais comme ça et ça n'a jamais surpris personne dans le public. En revanche, il y a des choses que je refuse absolument de faire. Par exemple, ce que je déteste au cinéma, c'est lorsque la caméra se met à tourner autour des personnages. Si trois personnages sont assis à table et discutent, on verra souvent la caméra se mettre à tourner autour d'eux . Ca, je ne peux pas m'explique pourquoi, ça m'horripile. je trouve ça complètement faux. On me reproche souvent de ne pas utiliser ce mouvement là, je refuse de le faire. Et pourtant (ça va vous faire sourire), je crois que je vais essayer au moins une fois de placer la caméra au centre la table et de la faire pivoter entre les personnages, comme su un plateau tournant dans les restaurants chinois. Donc, je suis d'accord de faire tourner la caméra devant les acteurs, mais pas derrière. Pourquoi ? Mystère, c'est comme ça…

De tous mes films, le plus expérimental au niveau du ton général, c'était Sonatine. Quand je l'ai tourné, j'ai vraiment eu peur que l'on pense que j'étais complètement cinglé. Au niveau de la forme visuelle, celui sur lequel j'ai essayé le plus de choses, c'est sans doute Kikujiro. Par exemple, je me suis amusé à filmer le regard de la libellule. Et puis il y a le plan, dans le bar, où la tête de la serveuse est cadrée juste au-dessus de la mousse de la bière. Ce n'est pas nécessairement une grande réussite, mais je voulais essayer. Il y a également la scène où les deux Hell's Angels s'en vont, et dans laquelle je voulais filmer le reflet du petit garçon dans les chromes de leur moto. J'ai essayé et, aux rushes, je me suis rendu compte que ça donnait l'effet inverse : on aurait dit que c'était le gamin qui partait et l'enjoliveur qui restait. Tant pis.

CHOISIR DES ACTEURS A CONTRE-EMPLOI
Je ne tourne jamais avec des acteurs célèbres, parce que je trouve ça presque dangereux pour le genre de films que je fais. Un acteur connu véhicule généralement une image tellement forte qu'elle risque de déséquilibrer le film, et donc de lui nuire, plutôt que de l'aider. Ensuite, quand je choisis mes acteurs, j'évite de prendre des types trop spécialisés dans un type de rôles, parce qu'ils risquent d'avoir développé des tics de jeu qui sont impossibles à corriger. Donc, par exemple, pour les rôles de gangsters, je ne prend jamais d'acteurs qui en ont déjà joué dans d'autres films. Au contraire, je vais prendre des gens qui ont l'habitude de jouer des employés de bureau, et le résultat sera plus surprenant.

La raison pour laquelle je joue dans mes propres films, c'est que j'ai une approche du temps très personnelle, qui fait que, par exemple, je ne parle jamais au moment où l'on s'y attend. Je suis toujours un peu en décalage. Or, autant j'arrive à le faire moi-même, autant je me sens incapable d'expliquer à un autre comment arriver à accomplir ces moments de jeu intérieur qui sont très importants dans mes films. La direction d'acteurs est une chose à la fois simple et complexe. Pour moi, le principal secret de la chose, c'est de ne pas donner trop tôt le texte aux interprètes. En fait, il vaut mieux qu'ils ne l'aient même pas la veille. Sinon, ils vont le répéter tout seuls, et se faire leur propre film dans leur tête, s'imaginer des choses, et une fois sur le plateau, quand je vais leur donner mes directives, ils vont être perturbés parce que ça ne ressemblera pas à ce qu'ils avaient préparé. Alors, la plupart du temps, je leur donne le texte juste avant de tourner, en espérant qu'ils aient le temps de le mémoriser. Et souvent, ma meilleure direction en termes de jeu, c'est : " Tu fais comme dans la vie… sauf que tu n'es pas habillé pareil. "

ASIE CONTRE AMERIQUE
Je ne sais pas très bien où me situer en tant que cinéaste. Quand j'observe le cinéma asiatique en général, et le cinémas japonais en particulier, j'ai souvent l'impression de voir un paysan qui est monté à la ville, qui a mis ses plus beaux vêtements, mais qui ne se sent pas à l'aise dedans.

Pourtant, je ne me sens pas plus proche du cinéma américain. Il est top codifié, trop dogmatique (il faut un héros, une famille, des noirs, des scènes de repas, etc.) C'est extrêmement contraignant. Et puis, ce que le cinéma asiatique sait faire et que le cinéma américain n'arrive pas à maîtriser, c'est l'utilisation du temps. Dans un film hollywoodien, si on reste plus de dix secondes silencieux, c'est l'angoisse. Alors qu'en Asie, il y a un rapport au temps plus naturel et plus sain. Finalement, il y a aussi une question d'échelle. Pour les Américains, s'amuser, ça implique immédiatement de construire un Disneyland, alors que j'ai l'impression que nous, on peut s'amuser avec un simple baby-foot. Au bout du compte, c'est l'argent qui conditionne la façon de tourner de chaque culture, et c'est vraiment dommage.

[ Takeshi KITANO ]