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KITANO DERIDE LE JAPON

Au Japon, les frontières entre culture savante et culture de masse sont nettement moins marquées qu'en Occident. Le sport, la bande dessinée ou le jeu vidéo prennent ainsi place dans l'imaginaire collectif au même titre que certaines traditions orales et littéraires. Ce constat permet de comprendre la trajectoire paradoxale de Takeshi Kitano, à la fois bouffon télévisuel et auteur de cinéma encensé par la critique internationale.

D'abord artiste de music-hall, Beat Takeshi est devenu, dès le début des années soixante-dix, une figure incontournable des médias nippons où il anime, affublé de déguisements outranciers, des shows télé particulièrement trash et sadiques. Ses premières interprétations (un tueur dans la série Hokubuki Hoshi ou le sergent Hara de Furyo) esquissent le profil récurrent des héros de son univers cinématographique : un homme à l'air un peu fruste, aussi nonchalant que brutal et au visage marqué par un clignement d'œil caractéristique. Kitano incarne ce personnage dès sa première réalisation, " Violent Cop ", où il remplace au pied levé le vétéran Kinji Fukasaku.

Dès lors, Kitano démontre un sens aigu du découpage, marqué par un véritable style visuel généralement mis au service d'effets comiques. Tout d'abord, il recourt fréquemment aux ellipses, passant abruptement d'un début d'action à la conclusion de celle-ci. Il apporte pas ailleurs un grand soin à la composition des cadres, où les personnages sont disposés le plus souvent de manière frontale, fixant silencieusement la caméra. Enfin, il n'hésite pas à jouer sur les variations brutales de rythme, à l'image des flambées de violence et de cruauté qui émaillent la plupart de ses films. Le cinéaste proposera d'ailleurs, avec le surprenant Getting Any ?, un véritable répertoire de ses procédés esthétiques et de ses gags.

Kitano s'attache le plus souvent à une relecture de la tradition du film de yakuza, où les temps morts, liés aux moments de désœuvrement, de planque ou de cavale, l'emportent sur le suspense. En témoignent les errements des tueurs de Jugatsu, les jeux de plage de Sonatine ou le voyage touristique de Hana-Bi. Cette dimension empreinte d'éléments ludiques, proche de la régression infantile, constitue le pendant positif d'un univers peuplé de personnages marqués irrémédiablement par les infirmités physiques ou la maladie : la sœur arriérée du héros dans Violent Cop, le couple de sourds-muets de A Scene at the Sea, la femme atteinte d'un cancer et le paraplégique d'Hana-Bi. Le héros kitanien paraît écrasé par le poids du passé et par l'échec de son accomplissement personnel, comme l'exprime son diptyque consacré à la jeunesse (A Scene at the Sea et Kids Return). Ces deux films, où Kitano ne figure pas au générique, consacrent l'idée d'initiation, la pratique du surf ou de la boxe servant de prétexte à la représentation de jeunes gens échouant dans leur quête de savoir.

De manière générale, les personnages de Kitano n'évoluent pas vraiment et finissent par revenir à leur point de départ ou par se suicider. Cette idée fataliste se prolonge idéalement sur le plan musical par le biais des sonorités évidentes et répétitives des compositions de Joe Hisaishi, le collaborateur attitré de Kitano, dont les structures cycliques renvoient en fin de compte aussi bien à l'immuabilité qu'à la simplicité enfantine de l'ensemble de l'œuvre.

[ Laurent Guido ]