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LA
JEUNESSE DE KITANO
LES
2 PREMIERES PAGES :
Un début d'après-midi, en plein été, à la fin du mois de
juillet, un jeune homme en débardeur, short et sandales
de plage débarquait dans le sixième arrondissement d'Asakusa
à Tokyo. Ce type, c'était moi. Nous étions en 1973. Du coin
de l'œil, j'aperçus l'enseigne du Français, un théâtre d'Asakusa.
" Toutes les stars du strip-tease des régions du Kanto et
du Kansei, dans un concours de rêve ! Les sketchs de Senzaburo
Fukami et une foule de jeunes comédiens. " Fukami était
donc toujours dans le métier ? Et des fantaisistes se produisaient
dans de boîtes de strip-tease ? Cela faisait un peu théâtre
underground. De toute façon, j'étais prêt à travailler n'importe
où du moment qu'on me permettait de devenir fantaisiste.
Sans hésiter davantage, je me précipitai vers la porte en
bois du Français. Je fus accueilli par une certaine Mme
Tsukahara (la vendeuse de tickets au guichet).
- Je viens vous voir parce que je voudrais devenir comique,
commençai-je. A ces mots, la femme me répondit en souriant
:
- Oh ! Comique ? Il y en a beaucoup ces temps-ci. Je crois
bien qu'il n'y a plus de place actuellement. Mais en attendant
de jouer la comédie, tu ne veux pas travailler ici ? Ils
recherchent un garçon d'ascenseur. Si tu faisais ce travail
pendant un certain temps, je te présenterais au maître Senzaburo
Fukami, le directeur de cette troupe.
- Mais garçon d'ascenseur…
- Ca ne te plaît pas ? Tous les jeunes qui sont ici ont
d'abord travaillé dans les coulisses avant de monter sur
scène. Si je glisse un mot en ta faveur, tu gagneras du
temps. Allez ! Occupe-toi de l'ascenseur.
Quand un ami me posait des questions, je pouvais lui répondre
avec fierté : " Je suis entré au Français ! ". Car cet établissement
était très réputé dans le quartier. Faire le ménage ne me
pesait pas vraiment en regard d'une telle réputation, pas
plus que les allers et retours de l'ascenseur. Cela m'amusait,
au contraire. Parmi tous ces gens, j'avais repéré un homme
d'une cinquantaine d'années qui inspirait la crainte malgré
sa petite taille. Vêtu d'un costume pied-de-poule, d'une
cravate de couleurs vives et de chaussures en cuir bien
cirées, il regardait droit devant lui, les yeux perçants,
et sans bruit, montait dans l'ascenseur.
- Bonjour, monsieur.
- … jour'.
Pas un mot de plus. Ce devait être quelqu'un d'important
dans l'établissement, mais de qui s'agissait-il donc ? On
aurait dit un chef yakusa mais sans le comportement ringard
des membres de la pègre. Un jour, je demandai à Mme Tsukahara
au guichet :
- Excusez-moi, mais qui est ce monsieur qui ressemble à
un chef yakusa, avec son air si terrible ?
- Qu'est-ce que tu racontes là, tu es dans la lune ! C'est
le maître Senzaburo Fukami, le directeur de ce théâtre !
Quoi, lui ! Senzaburo Fukami était-il si petit ?
Le lendemain matin, dès que j'aperçus le visage du maître,
je lui criai d'une voix excessivement forte " Bonjour monsieur
! " Je me rendis compte que je m'étais quasiment cassé la
voix.
- …jour'.
- J'aimerais devenir comique. Je vous en prie. Laissez-moi
devenir votre élève.
- Comique ? Qu'est-ce que tu racontes comme sornettes ?
A ton âge, on ne doit pas rêver d'une chose aussi stupide.
Mets donc l'ascenseur en marche.
- Tout de suite ! mais j'aimerais absolument devenir comique.
Quelques jours s'écoulèrent. Plus de nouveau je coinçais
le maître qui venait de monter dans l'ascenseur, en soupirant
que je voulais devenir son élève.
- Est-ce que tu pratiques un art au moins ?
- Un art ?
- Un art, oui. Est-ce que tu prends des leçons de quelque
chose ?
- Non, je n'ai rien appris de spécial.
- Et tu veux devenir fantaisiste ! Ecoute, avant de savoir
monter sur scène, il faut savoir comment fonctionne notre
société, il faut savoir faire des claquettes et danser.
Et la musique, tu aimes ? Qu'est-ce que tu sais faire ?
- Oui, j'aime écouter le jazz.
- Mais à quoi ça sert d'aimer écouter ! Un comique doit
montrer et faire entendre aux autres. Il faut maîtriser
un art !
A peine le maître venait-il de prononcer ces mots qu'il
se mit à sauter et danser sur place tout en gardant sa serviette
à la main. Il me faisait une démonstration de claquettes
avec une telle vivacité, et qui plus est, en chaussures
de ville !
Tu, tu, tan ! Tu, tu, tan ! Tsutantsu, tan, tan ! Tu, tu,
tan ! Tu, tu, tan ! Tsutantsu, tan, tan ! Tu, tu, tan !
Tu, tu, tan ! Tsutantsu, tan, tan ! Tu, tu, tan ! Tu, tu,
tan ! Tsutantsu, tan, tan ! Toute la semaine où que je sois
et quoi que je fasse pendant le ménage du matin, dans l'ascenseur,
je m'entraînais à répéter les pas que le maître m'avais
appris.
Tu, tu, tan ! Tu, tu, tan ! Tsutantsu, tan, tan ! Tu, tu,
tan ! Tu, tu, tan ! Tsutantsu, tan, tan ! Tu, tu, tan !
Tu, tu, tan ! Tsutantsu, tan, tan ! Tu, tu, tan ! Tu, tu,
tan ! Tsutantsu, tan, tan !
[
A SUIVRE… ]
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