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LE HEROS SACRILEGE

Tokyo, le 31 décembre 1995 à 8 heures du soir. Les Japonais (qui ont adopté le calendrier occidental depuis 1872) s'apprêtent à fêter le nouvel an. Quelques millions d'entre eux regardent la télé, parce que Takeshi Kitano y présente une émission spéciale. Il y travaille depuis plusieurs mois, et elle comprendra des animations plus spectaculaires que les habituels talk-shows comiques. L'image montre une place de Tokyo, noire de monde. Au centre, une grande cuve remplie de cire chaude. A côté, un groupe d'hommes vêtus comme pour un match de catch. Un autre groupe attire encore plus l'attention. Ce sont les animateurs, reconnaissables à leur dégaine outrancière. Au milieu, Kitano est déguisé en souris géante. Lorsque tout est prêt, il s'empare du micro, salue, lance quelques vannes et annonce le spectacle à venir. Face à face, les concurrents se succèdent pour jouer avec les mains au jeu de la feuille, du caillou et des ciseaux. Le gagnant verse un seau de cire chaude sur le perdant qui a le droit de se protéger avec un parapluie. Evidemment, plus les joueurs sont couverts de cire refroidie, moins ils sont capables d'esquiver. Lorsqu'ils sont transformés en statue, ils sont éliminés. Kitano le leur signifie en les frappant sur la tête avec une badine. Le spectacle se termine par quelques débordements : des concurrents plongent dans la cuve, et un spectateur euphorique se déshabille et gambade sur le plateau. La caméra le suit tandis qu'un assistant pixélise ses organes génitaux, interdits d'antenne à tout heure.

Plus tard Kitano, coiffé d'un crabe en plastique, annonce en deuxième partie d'émission une séance de caméra cachée sur le principe du casting truqué. Un acteur se faisant passer pour un directeur de casting a pour consigne de mettre mal à l'aise les postulants en leu faisant des avances sexuelles. Ce qu'il ne sait pas, c'est que de son côté, le premier candidat est mis au courant et reçoit pour mission de prendre le directeur à son propre jeu en répondant à ses avances. Les deux personnages sont mis en présence, et avant longtemps, ils se retrouvent en slip et talons aiguilles en train de se fouetter. Kitano fait alors irruption dans la pièce et met fin à leurs ébats en les frappant sur la tête.

Voilà une facette méconnue du talent de Kitano. En France en tous cas, on ne connaît de lui que quelques films vus en vidéo ou dans les festivals. Au Japon, Kitano est bien sûr réputé pour ses films (à lui seul, il fait figure de sauveur d'une industrie sinistrée), mais il est surtout connu pour ses activités de comique qu'il exerce à la télé depuis vingt ans. S'il fallait faire une comparaison, on pourrait hasarder ceci : dans le registre agitateur et mordant, Kitano est un peu l'équivalent de Coluche. Sauf qu'il procède d'une façon plus subtile, moins politique et plus individualiste. Avec toute son impertinence, Kitano n'a pas d'ennemis. Il représente une sorte de bouffon nécessaire et salutaire qui met le doigt sur toutes les tares de la vie quotidienne dans le Japon moderne. Les gens l'adorent parce qu'il leur dit qu'ils vivent comme des malades. Il ne s'attaque d'ailleurs jamais aux institutions, mais à leurs effets sur les comportements. Il s'en prend ainsi aux jeunes lobotomisés qui suivent aveuglément toutes les modes, aux filles qui s'habillent trop sexy, aux salary men qui se tuent au travail.

Kitano a fait ses débuts de comique en 1973. Diplômé d'une des universités les plus cotées du Japon, il aurait pu faire une honorable carrière de cadre supérieur. Au lieu de quoi, il préfère faire le clown dans la tradition du manzaï, duo comique où l'un des partenaires est agressif, l'autre non. Il commence à se produire sous le nom de Beat Takeshi avec son partenaire Beat Kiyoshi. Le duo se fait une réputation sous le nom de Two Beats. Peu à peu, Kitano prend l'ascendant sur son partenaire, et il s'oriente vers une forme de comédie collective plus incisive, celle des owalaï. Ce sont des satiristes qui, parés de vêtements ou de coiffures outrancières, agissent et parlent de la même façon, ce qui leur permet une grande liberté de manœuvre. Ils peuvent tout dire, se moquer de tout et de tous. Un groupe d'owalaï très célèbre sévit à Osaka. Kitano, qui reste à Tokyo, pratique avec ses comparses un humour relativement plus calme et subtil. Il fait ses débuts à la télé en 1975 et à partir de 1978 devient une star des émissions comiques. Au milieu des années 80, sa popularité atteint des sommets. Jusqu'au jour où un journaliste s'en prend à lui dans des termes assez durs… Kitano est tellement remonté qu'il organise une expédition punitive et entreprend d'investir la maison d'édition (l'une des plus importantes du Japon) qui a publié le journal infamant. Là, sous l'objectif de ses caméras, il s'en prend physiquement à l'auteur de l'article. A la suite de l'incident, Kitano est interdit d'antenne pendant un moment. Lorsqu'il réapparaît, sa popularité est intacte. Aujourd'hui, il anime sur différentes chaînes des émissions hebdomadaires qui sont suivies par des millions de téléspectateurs.

Dès la fin des années 70, la personnalité et l'incroyable présence de Kitano le font remarquer des cinéastes qui l'utilisent fréquemment pour faire des apparitions. Il joue volontiers les gangsters et les tueurs sadiques. En 1983, Furyo lui donne l'occasion de se faire remarquer du public international dans le rôle du sergent qui martyrise David Bowie. En 1989, il doit jouer le personnage principal d'un film policier que prévoit de réaliser Kinji Fukasaku. Comme son emploi du temps ne le lui permet pas, le projet est enterré. Plus tard, les producteurs du film reviennent à la charge, cette fois en proposant à Kitano, réputé pour superviser la réalisation de ses propres shows, d'assurer la mise en scène. Kitano accepte, à condition d'avoir un droit de regard sur le script. Celui-ci ne lui convenant pas, il le remanie complètement et signe son premier long-métrage, connu en occident sous le titre de Violent Cop.

L'expérience lui plaît. Il la poursuivra en réalisant des fils au rythme d'environ un par an. Ses personnages (des flics violents, des jeunes gens rêveurs, des gangsters) y sont dépeints avec un mélange de réalisme et de poésie. Son style, simple et direct, est marqué de brèves touches oniriques et surréalistes. Quelques préoccupations récurrentes (la violence, la délinquance, le sport, l'homosexualité) peuvent le faire passer pour un misogyne. Cette impression est renforcée par les apparitions de Kitano dans des rôles pas spécialement sympathiques. Dans Boiling Point, il joue un gangster particulièrement odieux : il casse des bouteilles sur la tête d'inconnus, mutile et sodomise son ami pour affirmer son autorité, et brutalise sa petite amie avec une persistance sadique. Pourtant, il n'y a aucune glorification du machisme chez Kitano : le réalisme du traitement de la violence vient nous le rappeler presque douloureusement. Chaque balle tirée, chaque coup porté fait mal. Par ailleurs, Kitano peut faire preuve d'une sensibilité surprenante, sans rien perdre du sens des réalités, ni verser dans le sentimentalisme. C'est particulièrement net dans A Scene at the Sea qui raconte l'histoire d'un sourd muet passionné par le surf au point d'en perdre la tête. La juxtaposition des points de vue y est traitée avec une virtuosité tranquille. Dans Sonatine, le film qui l'a fait connaître en France, Kitano traite d'un thème qui le touche de près. Selon lui, on ne peut ressentir le plaisir de vivre si l'on ne pense simultanément que la mort est toujours présente et prête à frapper. Kitano connaît bien ce sentiment. Il raconte que s'il est né, c'est parce que ses parents n'avaient pas les moyens de payer un avortement ! Plus tard, à l'âge de six ans, une crise d'asthme manque de le tuer. Au lycée, il frôle la mort après un premier accident de moto. Lorsqu'il se fait interdire d'antenne, il a l'impression de toucher le fond après avoir connu l'ivresse des sommets. Voici deux ans, un grave accident de moto le fait flirter une fois de plus avec la mort. Il en porte encore aujourd'hui les séquelles. Une moitié de son visage n'a toujours pas retrouvé sa mobilité.

Juste après Sonatine, Kitano tourne Getting Any ?, une comédie pythonesque probablement plus proche de l'humour qu'il pratique à la télé que de ses films habituels. L'histoire, qui alterne réalité (un peu) et fantasmes (beaucoup), est centrée sur un personnage qui a envie de baiser. Que faire pour y arriver ? Au terme de saynètes de plus en plus surréalistes, le personnage est transformé en homme-mouche. Il fini écrasé par une tapette géante alors qu'il était en train de déguster un gâteau colossal fabriqué avec les excréments de tous les Japonais. Cette comédie est tellement différente des autres films de Kitano qu'elle ne figure pas dans sa filmographie à l'usage des occidentaux. Raison de plus pour ne pas le rater lors de son passage au festival d'automne. On ne la reverra peut-être plus jamais. Avec Kids Return, Kitano retrouve, comme dans Violent Cop et Boiling Point une structure cyclique (le film se termine là où il a commencé) pour raconter une histoire partiellement autobiographique de jeunesse gâchée. Le pessimisme réaliste qui s'en dégage est tempéré par un motif très caractéristique de Kitano qui revient comme un leitmotiv tout au long de ses films : la capacité de rêver.

[ Gérard Delorme ]